• Les crises monétaires, moteur de la construction européenne ?

    Les crises monétaires, moteur de la construction européenne ?

    François Rachline L'émission d'eurobonds est une solution pour écarter les menaces sur l'euro

                En ces temps d'incertitudes financières, les difficultés de la Grèce sont celles de l'Europe. Elles menacent l'euro. Les marchés n'ont pas encore voté massivement contre la monnaie unique mais la zone monétaire européenne tangue dans la tempête.

    Certes, quand le feu couve dans la maison, il n'est pas temps d'en redessiner les plans. Il faut d'abord parer au plus pressé, ensuite prendre les dispositions de nature à éviter que le sinistre prenne de l'ampleur. Trois considérations permettent d'inscrire l'action dans cette perspective : les soubresauts monétaires passés ont toujours conduit à un renforcement de la construction européenne ; la situation actuelle montre que l'économique ne peut vivre sans le politique ; sortir de la crise par le haut exige un effort d'imagination.

    Trois grandes secousses en trois décennies ont failli mettre l'Europe à bas : les taux de change flottants (1971-1973), les divergences de politiques économiques (1975-1978), les bouleversements politiques du continent (1989-1995). Chaque fois, la réactivité européenne a finalement permis de surmonter l'obstacle. La mise en place, en 1974, de l'European Currency Unit (ECU) et du serpent monétaire a sauvé les politiques communes, notamment la politique agricole commune (PAC).

    La naissance, en 1979, du système monétaire européen (SME), doté d'un fonds de stabilisation, constitua un puissant facteur de rapprochement des politiques économiques dans le but d'aboutir un jour à une monnaie unique. La création d'une Banque centrale européenne (BCE) et le lancement de l'euro, en 1999, réalisèrent ce projet datant du traité de Rome, même si la zone euro n'englobe pas encore tous les pays de l'Union. Ces trois moments témoignent d'un progrès sur la voie de l'intégration monétaire. Chaque fois, la pression extérieure a joué le rôle d'accélérateur. Chaque fois, l'Europe a su réagir. Chaque fois, elle s'en est sortie par le haut.

    La pédagogie des crises connaît cependant des limites. La réalité vient de démontrer qu'une Europe dotée d'une monnaie unique, d'une zone monétaire, d'une stratégie de change n'est pas à l'abri des accès de fièvre. La situation grecque le souligne. Elle met en évidence la nécessité d'une convergence des politiques économiques pour éviter à l'avenir de se retrouver dans la même situation. Le pacte de stabilité et de croissance ayant volé en éclats, il est désormais indispensable que les politiques budgétaires deviennent réellement convergentes. Cela reviendrait à décider, en commun, des grandes orientations à suivre, notamment des investissements d'infrastructures (transports ferroviaires, électricité, autoroutes...).

    Or, rien de cela n'est possible sans une vision politique. L'approche financière seule ne suffit pas. Ainsi, quand la banque centrale des Etats-Unis (Fed) sauve la banque Bear Sterns, le 14 mars 2008, elle vise un autre but que les opérateurs économiques : gérer le risque systémique, non gagner de l'argent. Quand les Etats multiplient les mesures pour assurer la survie des banques, ils n'interviennent pas pour les tirer d'affaire, mais pour éviter que leur effondrement n'entraîne le monde entier dans un effondrement fatal. En un mot, le pouvoir n'est pas le marché : son rôle est de le contrôler, pas de s'y soumettre. En témoigne la longue histoire des relations toujours délicates entre souverain et marchand. Le premier prend, le second vend ; le premier veut imposer, le second disposer ; le premier garantit la sécurité, le second rêve de liberté. On l'a bien vu au cours de l'année 2008 : quand la liberté conduit au chaos, les acteurs en appellent au prince pour rétablir la sécurité.

    Dit autrement, pas d'économie florissante sans pouvoir régulateur. Cette logique est aujourd'hui au coeur de la question européenne. Les déficits publics comme l'endettement ne sont pas, seulement, des problèmes économiques. Ils exigent une ambition politique. Peut-être l'Europe paie-t-elle, avec retard, son statut initial : au sortir de la seconde guerre mondiale, elle constituait pour ainsi dire un joint de dilatation entre les Etats-Unis et l'URSS.

    Elle a pu croître à l'ombre de la coexistence pacifique, comme dans un interstice. Bien sûr, dès le traité de Rome, on lui prédisait un avenir politique, mais c'était pour plus tard, dans un lointain avenir dont on discernait mal les contours. Il n'était pas question de promouvoir d'emblée cette Europe-là, ce qui aurait sans doute plus gêné d'ailleurs les Américains que les Soviétiques. Il était donc souhaitable qu'elle n'eût pas trop d'ambition politique et qu'elle acquît, en revanche, une stature économique significative.

    Ce modèle a correctement fonctionné pendant quarante ans. Il n'est pas encore caduc, malgré les bouleversements du monde depuis une décennie, mais il est largement essoufflé. Aujourd'hui, les Européens n'ignorent pas que malgré ses aspirations, ses réalisations, sa force économique grandissante, son contenu politique latent, l'Union demeure plus potentielle que réelle. Certes, elle dispose déjà de certains des attributs de la souveraineté, comme un territoire, une monnaie, une Cour de justice, un Parlement, une Commission avec un président et désormais un quasi-ministre des affaires étrangères, mais à côté de l'Amérique ou de la Chine, quel est son poids dans les grandes affaires du monde ?

    Face à elle-même, l'Europe doit faire preuve d'imagination. Non pas forcément se lancer dans une révolution conceptuelle, mais en appeler au simple bon sens. Depuis 1958, l'Allemagne et la France ont souvent joué un rôle moteur dans les affaires européennes. Non que l'Europe se résume à ce couple, bien entendu, mais il constitue pour ainsi dire son bloc-moteur - 45 % du PIB total de l'Union. Sans lui, l'Europe s'arrête. Avec lui, elle peut avancer. Les circonstances montrent que la solidarité entre Etats reste trop fragile quand l'un des leurs est attaqué - qu'il soit responsable directement de ses difficultés ou que des spéculations s'appuient sur sa faiblesse affichée pour en profiter en l'accentuant.

    D'autres pays risquent de pourrir l'euro si rien n'est fait. Devant des déficits qualifiés d'abyssaux, la notion de gouvernement économique est revenue à l'ordre du jour. Ce serait une excellente initiative, mais le recul de l'idée fédéraliste devant l'intergouvernementalité, depuis une dizaine d'années, ne rend guère probable à très court terme une telle évolution. Or le temps presse. Les turbulences ne sont pas derrière nous mais devant. C'est pourquoi l'Institut Montaigne vient de proposer la création d'un eurobond (obligation émise par une association de banques).

    L'idée n'est pas révolutionnaire mais l'actualité en renforce la nécessité. Si l'Europe disposait d'un tel instrument, cela lui permettrait de lancer des emprunts dans un seul papier, tout en établissant une discipline de solidarité pour le financement des dépenses budgétaires. Dans un premier temps, l'Allemagne et la France lanceraient cet instrument obligataire unique, pour qu'il puisse ensuite s'étendre aux autres partenaires de l'Union qui le souhaiteraient. Une dynamique serait ainsi enclenchée pour resserrer les liens entre les différents protagonistes : d'abord définir une liste de projets stratégiques de long terme entre la France et l'Allemagne ; ensuite établir une stratégie de financement pluriannuel des budgets français et allemand ; créer alors une agence dédiée dont la mission serait de procéder à des adjudications d'eurobonds ; enfin définir un échéancier précis en fonction duquel le produit des émissions d'eurobonds serait réparti. Chaque exercice budgétaire verrait les capitaux levés distribués aux Trésors nationaux suivant les modalités définies par cet échéancier.

    Faute d'une telle possibilité aujourd'hui, ce sont les banques allemandes - elles détiennent 70 % de la dette grecque - qui sont contraintes de renouveler leurs crédits pour sauver la Grèce. N'en déplaise à Berlin. Autrement dit, quelles que soient les raisons de la crise actuelle, la question n'est plus de chercher des boucs émissaires mais de s'organiser pour traiter le mal en profondeur. Beaucoup, en Allemagne comme ailleurs, ne croyaient pas à l'euro. Beaucoup, en Allemagne comme ailleurs, ne croyaient pas à l'intérêt que pourrait représenter une Banque centrale européenne. Il est temps de croire, en Allemagne comme ailleurs, à l'eurobond.

    Professeur d'économie à Sciences Po, directeur général de l'Institut Montaigne

    Un point de vue, mais il  en existe bien d’autres.


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