• Les démocraties fossilisées

    Les démocraties fossilisées  

    La chronique de  

    Jean-Marc Vittori

    Bon sang mais c’est bien sûr ! La vraie rupture de l’économie mondiale est là. Elle émerge peu à peu, à écouter les experts venus de Pékin, d’Istanbul, de São Paulo ou de Moscou, lors du colloque risque pays organisé par l’assureur-crédit Coface la semaine dernière : dans la crise, les pays émergents ont mené des politiques efficaces pour lutter contre le choc venu de Wall Street. Ils ont réduit leurs taux d’intérêt. Beaucoup d’entre eux ont aussi augmenté leurs dépenses publiques. En un mot, ils ont agi comme les pays riches.C’est un changement majeur. Jusqu’à présent, quand la crise survenait, ils montaient les taux d’intérêt pour éviter la fuite des capitaux, comme le conseillait le Fonds monétaire international. Ou ils fermaient les frontières, par réflexe. Maintenant, ils pratiquent une politique keynésienne, avec succès. Du coup, ils continuent de croître plus vite. Heureusement, d’ailleurs : comme le dit Pascal Lamy, le Français qui dirige l’Organisation mondiale du commerce,« les Etats-Unis, le Japon et l’Europe ont besoin d’un reste du monde qui les aide à sortir de la crise ».La rupture vient de la douleur. Les émergents ont tiré les leçons de la violente crise asiatique des années 1997-1998. A l’époque, la Thaïlande, la Corée du Sud, l’Indonésie et d’autres encore avaient attiré des nuées de capitaux à court terme, en promettant un avenir radieux. A la première inquiétude, ces capitaux se sont envolés comme des moineaux. Le FMI avait alors imposé une sévère politique d’austérité – exactement l’inverse de ce qu’ont fait les Etats-Unis depuis 2007. La production s’est effondrée.Les pays émergents ont juré qu’on ne les y reprendrait plus. Ils ont épargné, accumulé des réserves de change, serré les comptes publics, surveillé les mouvements spéculatifs. L’an dernier, le Brésil a même taxé les entrées de capitaux ! Ils ont aussi évité de s’endetter en devises étrangères. Pour leur malheur, l’Europe de l’Est était trop accaparée par sa reconstruction postcommuniste dans les années 1990 pour s’apercevoir qu’il y avait là un enjeu majeur. Ses dirigeants n’ont pas appris la leçon. C’est pour cette raison que ces pays sont aujourd’hui dans une situation calamiteuse. L’économiste en chef de Coface, Yves Zlotowski, propose l’acronyme « HELL » (enfer) pour regrouper Hongrie, Estonie, Lituanie et Lettonie, qui se débattent dans d’effroyables convulsions financières.Aujourd’hui, les grands pays émergents ont des finances pu bliques (et privées) en meilleure santé que les nôtres. Leur dette publique est en moyenne à 37 % du PIB contre 82 % pour les principaux pays riches. A la prochaine crise, ou au prochain acte de la crise actuelle, ils auront davantage de marge de manœuvre pour agir, sauf peut-être la Chine qui doit résorber une formidable bulle de crédits.Cette supériorité des émergents n’est pas seulement économique. Elle devient aussi politique. Par la démocratie ou par la dictature, ces pays parviennent à décider, à réformer, à impulser des changements. Lula II ne bouge plus beaucoup mais Lula I a réorganisé le Brésil comme jamais dans son  histoire. L’Inde s’ouvre. La Russie change même si c’est dans un chaos auquel elle semble condamnée. La Chine se met à la protection sociale et à l’écologie. Pendant ce temps-là, l’action politique patine dans les pays riches, sauf en cas d’urgence – plans de sauvetage de l’économie hier, secours à Haïti aujourd’hui. C’est évident aux Etats-Unis, où une minorité de 41 sénateurs sur 100 va bloquer une réforme de la santé en chantier depuis plus d’une décennie. Barack Obama sait qu’il aura aussi du mal à changer en profondeur les règles de la finance. Le Congrès est devenu une machine à bloquer. C’est frappant au Japon, où le nouveau Premier ministre, Yukio Hayotama, a comme principal fait d’armes… une hausse de 10 % des dépenses budgétaires. En Europe, l’échelon communautaire est inopérant. Et en France, le président le plus énergique de la Ve République ne parvient pas à faire beaucoup plus que des demi-réformes. Nos vieilles démocraties sont fossilisées. Trouverons-nous le moyen de les sortir de là avant une éruption volcanique ?


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :