• Les économistes éthérés sont aveugles

    Les économistes éthérés sont aveugles
    Une réponse au manifeste «Crise et dette en Europe: 10 fausses évidences, 22 mesures en débat pour sortir de l’impasse».
     

     
    - Bourse de Sydney. REUTERS/Daniel Munoz -
     

    Des économistes qui se situent dans le spectre de la gauche viennent de publier un Manifeste «Crise et dette en Europe: 10 fausses évidences, 22 mesures en débat pour sortir de l’impasse». C’est un document étoffé qui a deux cibles, les marchés financiers et l’Europe, rendus responsables de l’enlisement dans la crise. Les marchés financiers continuent à faire la loi et obligent les autres acteurs économiques, privés ou publics, à passer sous les fourches Caudines des normes de rentabilité financière; la théorie, en fait l’idéologie néolibérale dont la crise a montré son inanité, règne plus que jamais, au moins dans la tête des dirigeants économiques ou politiques; l’Europe, par ses règles libérales, notamment en matière de finances publiques, est au bord de la déflation.

    Ce diagnostic alarmant, on peut très largement le partager sur beaucoup de points et en même temps il y a quelque chose qui gêne. A trop vouloir démontrer la nocivité de la finance, l’inanité du néolibéralisme, la politique inadéquate des Européens, on en vient à occulter les questions économiques auxquelles nous sommes confrontés. Les déficits publics ne sont pas un problème, la faiblesse de la croissance n’est due qu’au refus de la relance, les mesures proposées s’apparentent plus à un catalogue de «y’a qu’à» plus faciles à dire qu’à faire. Après deux ans de crise financière qui nous a mis au bord du gouffre, on peut être à juste titre inquiet des réformes qui piétinent, des financiers qui, l’orage une fois passé, redressent la tête, des politiques conduites en Europe et notamment en France complètement à côté de la plaque pour relever les défis qui nous attendent ; un appel est plus que justifié, nécessaire, on peut regretter cependant que l’excès, pour ne pas dire le caractère outrancier, en limite la portée et lui fasse perdre de sa crédibilité.

    Première cible de la critique rageuse, les marchés financiers. Nos mousquetaires dénoncent l’idée selon laquelle les marchés financiers seraient efficients (fausse évidence 1). Les marchés financiers n’ont pas de principe autorégulateur, la formation périodique de «bulles» spéculatives est intrinsèque aux mécanismes de la spéculation financière. Cette critique des marchés financiers est aujourd’hui largement répandue et soutenue par dés économistes de renom. Mais cela rend-il pour autant secondaire que les marchés déréglementés ont aussi permis le développement de la cupidité (Stieglitz: le triomphe de la cupidité), le recours à des techniques et des produits financiers non seulement dangereux parce qu’incontrôlables, mais aussi parce qu’ouvrant un large champ à l’avidité, la malhonnêteté, à l’irresponsabilité de certains acteurs.

    Ce constat n’enlève rien à la pertinence de la critique théorique, contrairement à ce que pensent les auteurs. Il invite à une réforme des marchés financiers et la question est moins de faire preuve de radicalisme (par ex.les auteurs proposent de contrôles sur les mouvements de capitaux et de taxes sur les transactions financières pour réduire la spéculation –mesure n°2 – serpent de mer qui, même si on l’évoque à certaines occasions dans les instances internationales, n’a aucune chance de voir le jour et dont on peut douter de l’efficacité d’une taxe infinitésimale pour enrayer la spéculation lorsque celle-ci s’enclenche) que de mettre en œuvre des éléments de réglementation (cloisonnement des marchés, séparation entre banques de dépôts et banques d’affaires), d’encadrement des activités (interdiction aux banques de spéculer pour leur propre compte, interdiction de certaines ventes à découvert, par ex.) et de règles prudentielles (capitalisation des banques) et de leur application effective par des autorités des marchés financiers disposant des moyens effectifs de contrôle et de sanctions.

    Les économistes et les experts des questions financières devraient aujourd’hui plus éclairer l’opinion pour savoir si les réformes amorcées aux Etats-Unis et en Europe sont pertinentes, suffisantes, mises en œuvre dans des délais raisonnables ou repoussées aux calendres grecques. On a le sentiment qu’elles ont introduites à touts petits pas et à en croire nombre d’observateurs, la finance a relevé la tête, fait un lobbying efficace au près des autorités et nombre d’opérateurs financiers ont retrouvé leur tranquille assurance, pour ne pas dire leur morgue et sont repartis de plus belle. Là, n’y a-t-il pas réellement urgence à tirer la sonnette d’alarme?

    Parfois nos auteurs enfoncent les portes ouvertes, ainsi quand ils s’attaquent à la fausse évidence n°2 selon laquelle les marchés financiers favoriseraient la croissance économique. En fait, ils dénoncent la ponction exercée par les actionnaires sur les entreprises. Problème important qui mériterait plus que les deux paragraphes consacrés à cette question et qui ont été l’objet de travaux d’économistes de renom (Michel Aglietta par exemple). Quelques remarques surprenantes comme l’affirmation que «l’idée d’un intérêt commun aux différentes parties prenantes de l’entreprise a disparu».

    Où nos auteurs ont-ils vu que cette idée, par ailleurs révolutionnaire parce qu’elle change radicalement la conception de l’entreprise, aurait été constitutive jusqu’à présent du fonctionnement des entreprises? Veulent-ils nous faire croire à un âge d’or de l’entreprise qui aurait disparu avec la place prise par les marchés boursiers dans la marche des entreprises? Cela ne remplace pas une histoire et une analyse des transformations de l’entreprise qui reste à faire.

    La question du cheminement d’une réforme de l’entreprise prenant en compte les intérêts des différentes parties prenantes reste d’actualité et me semble liée à tout ce qui conforte les démarches de RSE (responsabilité sociale, sociétale et environnementale des entreprises). Trop rapide aussi, l’idée que ce sont les exigences exorbitantes des actionnaires qui brident l’investissement. La question de l’investissement productif est au cœur du problème de la croissance et mérite un débat et des propositions sérieuses pour rehausser le taux d’investissement, le problème n’étant pas par ailleurs que quantitatif.

    L’imposition des très hauts revenus (mesure n°6) des actionnaires répond elle à la question ou bien cela ne relève-t-il pas de la fiscalité des entreprises (taxation différente des profits conservés et des dividendes)? Quels peuvent être aujourd’hui les leviers pour orienter les politiques d’investissement des entreprises (mesure n°7) ?

    Que les agences de notation (fausse évidence n°3) soient dans le collimateur de la dénonciation, rien de plus normal. Elles s’exonèrent de leur défaillance qui a précédé la crise et maintenant elles notent avec la plus extrême sévérité les Etats. Il y a de quoi être en colère! Là encore on peut regretter que les mesures de réforme se fassent attendre et que les notateurs ne soient pas eux-mêmes surveillés et contrôlés par les autorités de marchés. Mais quelques soient les critiques sérieuses que l’on peut faire aux agences, cela répond-il à la question de savoir si les Etats qui ont recours aux marchés financiers pour financer leurs dettes peuvent échapper, à un moment ou à un autre, à une appréciation par les opérateurs et les investisseurs ? (J’ai même le sentiment que jusqu’à présent d’ailleurs les investisseurs n’ont pas été trop regardants sur la qualité de la dette de tel ou tel Etat, tout simplement parce que l’idée qu’un Etat puisse être défaillant ne les effleuraient pas).

    Peut-on reprocher aux investisseurs dont on recherche à ce qu’ils achètent des titres de la dette publique de vouloir s’assurer de la qualité de leur débiteur et de réclamer éventuellement une prime de risque? Peut-on évacuer le problème en garantissant le rachat des titres publics par la BCE (mesure n°8bis) ou en autorisant la BCE à financer directement les Etats à bas taux d’intérêts (mesure n°14)? Dans quelles limites? Décidées par qui? Il suffit de poser déjà ces deux questions pour voir tous les problèmes institutionnels que ces propositions soulèvent. De plus cela s’appelle monétiser la dette publique, autrement la financer par la planche à billets, c'est-à-dire l’inflation. Est-ce aujourd’hui possible? Souhaitable? Questions redoutables et que l’on ne peut écarter d’un revers de main.

    Fausse évidence n°4 : l’envolée des dettes publiques résulte d’un excès de dépenses. Les auteurs affirment que les dettes se sont envolées avec la récession provoquée par la crise financière et que c’est dû à la baisse des impôts et non pas à la croissance des dépenses. Pour ce qui est de la France, si effectivement la récession a accru les déficits de façon considérable, on ne peut tirer un trait sur la montée continue sur des décennies du ratio de la dette publique (par rapport au PIB) dû au fait que les gouvernements successifs n’ont pas su (ou pu) faire que la dette augmente moins vite que le PIB et évidemment encore retrouver un équilibre des comptes publics (et sociaux).

    Que la crise exacerbe la question, c’est évident, mais elle était là de façon latente. Y a-t-il, oui ou non, un problème d’endettement, faux problème ou vraie question? Peut-on le laisser filer? Jusqu’où? Faut-il le réduire et si oui, comment? La contrainte des marchés a pour l’instant très peu joué et on ne peut pas dire qu’ils ont été bien exigeants jusqu’à présent, mais ils pourraient le devenir, la crainte du risque pouvant jouer un rôle accélérateur et amplificateur. Les marchés ne doivent pas cacher la question. Les déficits sont-ils dus à la baisse de prélèvements? À l’augmentation des dépenses? Aux deux ! a-t-on envie de répondre.

    Au-delà d’une appréciation conjoncturelle et de court terme (qui peut avoir son importance), quelles sont les marges de manœuvre? Pour les dépenses comme pour les recettes quand les dépenses avoisinent 52% du PIB et les recettes 43%. On ne peu guère diminuer les premières ni augmenter les secondes, la marge se situant entre 1 ou 2 points de PIB, ce qui, sans être négligeable, ne répond pas à l’ampleur du problème. On est renvoyé à deux débats de fond (plus un troisième sur lequel on va revenir) : quelle réforme de la fiscalité (qui concilie justice sociale, rendement et efficacité économique)? Faut-il redéployer les dépenses publiques, faut-il faire des économies et où? Quelles dépenses prioritaires? Ces remarques ne réduisent en rien la critique de la tournure inégalitaire qu’a prise la fiscalité, mais une réforme qui réduirait les inégalités et redonnerait plus de progressivité à la fiscalité, pour aussi indispensable soit elle politiquement et socialement, ne constituerait qu’une réponse à la marge à la question macroéconomique.

    Reste la troisième possibilité, aujourd’hui controversée (voir les signataires du manifeste qui ont indiqué leurs réserves sur ce point), le retour de la croissance. Retrouver une croissance soutenue (3, 4, 5%?) serait la solution miracle. Mais suffit-il de faire de la relance, certainement pas et le débat sur la nature de la croissance et comment y parvenir commence à peine. La dénonciation d’une politique européenne qui plonge l’Europe dans la dépression, pour nécessaire qu’elle soit, ne saurait escamoter le débat.   

    J’en arrive ainsi aux derniers aspects, mais pas les moins importants, du manifeste. La critique en ligne de l’Union Européenne et de la politique qui y est menée Fausse évidence n°8, l’UE défend le modèle social européen. Fausse évidence n°9, l’Euro est un bouclier contre la crise. Fausse évidence n°10, la crise grecque a permis d’avancer vers un gouvernement économique. C’est moins la critique de ces «fausses évidences» qui pose problème que le fait de pousser au point de déformer à l’excès une réalité plus complexe. Modèle social européen ou modèles nationaux qui résistent ou s’adaptent plus ou moins bien à la mutation des temps, en fonction d’abord des politiques nationales qui se mènent en Europe et qui ont plus d’autonomie que ce que les auteurs prétendent.

    Que, par ailleurs, l’UE soit le siège de contradictions entre politique de la concurrence et les politiques sociales, c’est sûr; le bilan est-il aussi unilatéral que l’affirment les auteurs, on peut en discuter. Le tableau me semble plus contrasté, fait d’avancées et de reculs. Peut-on ainsi soutenir que l’Union est-elle le cheval de Troie du néolibéralisme? A quoi cela sert-il? Deux mesures sont proposées: remplacer la politique de la concurrence par «l’harmonisation dans le progrès» au sein de l’Union. Remettre en cause la libre circulation des capitaux et des marchandises entre l’Union et le reste du monde. Qui pourrait être contre la première?

    Reste à savoir comment on fait dans l’état actuel de la gouvernance de l’Union. Quant à la seconde, véritable serpent de mer d’un protectionnisme européen, là encore, plus facile à dire qu’à faire et il serait intéressant, à supposer que les pays de l’Union se mettent d’accord, de faire une simulation de ce que donnerait cette stratégie en termes d’avantages et de coûts, en tenant compte des réactions possibles (et certaines) des autres pays du monde.

    Fausse évidence n°9, l’euro a été un bouclier contre la crise. Les auteurs pensent même que cela a été le contraire et que l’Europe du fait même des modalités de sa construction a été plus sévèrement touchée. Parce la politique de relance y a été plus timorée qu’ailleurs, à cause aussi de l’absence de coordination et d’un vrai budget européen. Ces remarques pour ne pas être fausses épuisent-elles la question de la faiblesse de la croissance en Europe ou celle des divergences entre pays européens ? Si on peut reprocher à l’Allemagne une stratégie peu coopérative, peut-on pour autant l’accuser de dumping social?

    Peut-on passer sous silence les conséquences plus que probables si l’euro n’avait pas existé ou si, à plus forte raison il avait été emporté par la tourmente? Pas besoin d’être grand clerc pour imaginer les crises de change, les spéculations déchaînées, les dévaluations compétitives, les crises de confiance dans les dettes publiques. C’est une catastrophe d’une tout autre ampleur que nous aurions connue. Pour compléter le tableau, nos auteurs pronostiquent un scénario noir dû à la «"stratégie du choc" qui tente les élites financières et les technocraties européennes qui veulent de la crise pour radicaliser l’agenda néolibéral».

    Mais cette politique a peu de chances de succès du fait de son inadéquation économique et de la résistance prévisible des pays européens. Pour terminer deux mesures: la mise en place d’une fiscalité européenne et d’un vrai budget européen (rappelons qu’aujourd’hui, c’est 1% du PIB européen, on peut effectivement faire beaucoup mieux, mais pourquoi n’y arrive-t-on pas?) et lancer un vaste plan européen financé par un emprunt auprès du public pour engager la conversion écologique de l’économie européenne. Qui peut être en désaccord? Reste plus qu’à faire.

    Dernière remarque: dans ce long texte d’une vingtaine de pages, pas une sur l’analyse de la mondialisation, sur la montée des pays émergents, les conséquences pour l’Europe et comment cela peut peser sur la situation européenne et comment on peut y répondre. C’est pour le moins étonnant et difficilement compréhensible. La seule question qui préoccupe les auteurs, c’est le néolibéralisme. Voilà la source de tous nos maux.  

    En conclusion, les économistes atterrés proposent de «refonder» l’Union européenne. Puisqu’il n’est pas réaliste d’imaginer que les 27 pays se mettent d’accord pour opérer une rupture dans les objectifs et la méthode de l’Union Européenne, démarrons avec les quelques pays qui sont désireux d’explorer des voies alternatives. Puis, au fur et à mesure des conflits politiques et des luttes sociales, d’autres pays rejoindront ceux qui auront déjà commencé. Que voilà une belle histoire! Comme on peut y croire! Au fond, puisque l’Union européenne n’a pas donné les résultats attendus, défaisons la construction et recommençons le mécano. Reste plus qu’à s’y mettre !

    Comment des économistes patentés, ayant pignon sur rue, peuvent-ils tenir des propos pareils? Pensent-ils ainsi faire sérieusement avancer le schmilblick? Pensent-ils faire progresser le débat pas seulement pour un monde meilleur, pas seulement pour des transformations souhaitables, mais aussi pour des réformes et des changements possibles? On peut en douter. Le débat (que tout le monde réclame) est pipé car on préfère y substituer  la recherche des responsables, des coupables et des boucs émissaires plutôt que de se coltiner des questions complexes, difficiles parce que les réponses ne sont pas évidentes et qu’elles mettent aussi à nu les intérêts, les avantages, les corporatismes, les comportements de tout le corps social et que les compromis à construire comme les arbitrages à rendre supposent beaucoup de détermination.

    On ne peut s’empêcher de penser que ce manifeste est une occasion manquée. C’est dommage car sur toutes ces questions, on a réellement besoin de débats et d’un travail pédagogique de fond face à la montée du populisme de tout bord en Europe et aussi en France.

    Jacques Bass

    Pourquoi nous sommes des économistes atterrés

    Le manifeste des économistes atterrés


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