• Les jeunes dans la crise, une " génération sacrifiée "

    Les jeunes dans la crise, une " génération sacrifiée "

    En deux années, le chômage de longue durée frappant les moins de 25 ans a explosé de 72 %

     

     

    Avec ironie, Pierre-Antoine Marti appelle cela " une entrée en fanfare sur le marché du travail ". Le jeune homme de 27 ans a commencé à chercher un emploi en septembre 2008, " au moment où Lehman Brothers faisait faillite ".

    Conséquence, deux ans de chômage. " J'ai été un témoin privilégié de la crise, poursuit-il. J'ai vu ce qu'elle a provoqué sur les gens. Moi-même, je m'y suis heurté de plein fouet. Ceux qui ont débuté leur vie professionnelle à ce moment-là étaient dans l'oeil du cyclone : on se sentait complètement impuissant. Je lançais mes candidatures comme des bouteilles à la mer. "

    Comme Pierre-Antoine Marti, de nombreux jeunes ont achevé leurs études au mauvais moment. Et ils n'en finissent pas de payer la note de la crise économique débutée en 2008. Dans cette catégorie de la population, le chômage de longue durée a explosé. Selon les chiffres de Pôle emploi, le nombre de jeunes de moins de 25 ans qui recherchent un emploi depuis un an au moins a augmenté de 72 % en deux ans. En juillet 2010, ils étaient 109 000 dans cette situation contre 64 000 deux ans plus tôt. Un jeune chômeur sur cinq est concerné.

    " Je ne pensais pas être au chômage si longtemps ", confie Solenne Wagner, 23 ans. Titulaire du d'un brevet de technicien supérieur (BTS) " assistant de gestion PME-PMI ", la jeune femme cherche du travail depuis un an. " Ça s'éternise, soupire Irena Milutinovic, 26 ans, au chômage depuis qu'elle a décroché un master en traduction en 2009. J'ai fait tout ce qu'on m'a demandé en me disant que ça paierait... J'en veux un peu à mes profs, car ils ne m'ont pas préparée à cette situation. Au début, j'ai cru que je pourrais m'en sortir toute seule, mais il n'y avait pas d'offres sur Internet. J'ai déprimé. Je me suis inscrite à Pôle emploi, mais on m'a proposé un rendez-vous trois mois plus tard ! Un vrai coup de massue. "

    De plus en plus longue, cette marche vers l'emploi est aussi semée d'embûches. Nombreux sont ceux qui se plaignent de ne pas avoir été suffisamment préparés ni, ensuite, accompagnés par les organismes officiels. A 25 ans et demi, Valentin Moulinier totalise " un an et quatre mois de chômage ". A l'Ecole supérieure de commerce de Pau, où il a suivi ses études, " on m'a toujours dit que je n'aurais pas de problème à trouver un emploi, mais, quand j'ai été confronté à la réalité, je me suis aperçu qu'il y avait une grosse différence avec les discours ! " Quant aux rendez-vous avec son conseiller de Pôle emploi, " ça ne m'a pas servi à grand-chose : on refaisait ce que je faisais seul chez moi ! " Le dispositif d'aide qui lui apporte le plus aujourd'hui, il l'a découvert lui-même, par hasard, et en a parlé à son conseiller...

    Nombre de jeunes au chômage sont confrontés à l'exigence des entreprises. " J'ai répondu à des annonces qui proposaient un poste au smic, mais avec expérience, raconte Morgane Craye, 25 ans, diplômée à bac + 5. Quand je me présente, on me dit : "Vous n'avez effectué que des stages !" J'ai fait plus de trois ans de stages, en effet... " Elodie Gérard, 22 ans, titulaire d'un certificat d'aptitude professionnelle (CAP) " vente " est au chômage depuis 2008 et, faute de revenus, ne peut payer " ni l'assurance ni l'essence ". Elle bute sur le même problème : " Partout, on me demande de l'expérience. Mais je n'en ai pas ! "

    L'attitude des entreprises pèse lourd dans la désillusion des jeunes. Exigences excessives, rebuffades, négligences... " Il y a un manque total de considération, confirme Pierre-Antoine Marti. L'entretien fini, plus de nouvelles ! Vous n'êtes plus rien. Ou plutôt si, l'emmerdeur... " Pas étonnant que cela génère, selon lui, " beaucoup de détresse " chez certains. Pas évident à l'âge de tous les possibles de trouver porte close.

    Le chômage de longue durée pèse lourd sur le moral. " L'horizon s'éclaircit ", assure pourtant l'Association pour l'emploi des cadres (APEC), depuis son poste privilégié d'observation. Les offres repartent en flèche, dit-elle. L'APEC note " un léger regain d'optimisme en 2010 " (58 %, contre 52 % en 2009) chez les jeunes diplômés en recherche d'emploi et constate que " la crise leur fait moins peur ". Même si ceux qui recherchent un emploi sont nettement plus nombreux à trouver la situation révoltante (63 % contre 52 % pour ceux ayant un emploi), angoissante (62 % contre 52 %) ou inquiétante (74 % contre 65 %).

    Mais sur le marché du travail, on traîne souvent comme un boulet l'insertion trop tardive, la rémunération de départ trop basse. En outre, les jeunes frappés de plein fouet par la crise en 2009 se retrouvent aujourd'hui en concurrence avec la promotion qui suit. Frais émoulus, de nouveaux diplômés arrivent chaque année sur le terrain où s'embourbent leurs prédécesseurs. Dans ce contexte, de nombreuses voix s'élèvent pour dénoncer " une génération sacrifiée ".

    " Si les entreprises ne s'engagent pas davantage à accueillir et former les jeunes, il y a un vrai risque ", estime Sabine de Beaulieu, déléguée générale de l'Association jeunesse et entreprises. De son côté, le Bureau international du travail (BIT), pointant le record de 81 millions de jeunes de 15 à 24 ans sans emploi dans le monde en 2009, met en garde contre " le risque d'une "génération perdue" ".

    Si l'on rapporte les 109 000 moins de 25 ans inscrits à Pôle emploi depuis plus d'un an aux 2,7 millions de jeunes actifs, Bernard Ernst, directeur des statistiques, enquêtes et prévisions de Pôle emploi, estime que l'on ne peut parler de " génération sacrifiée ".

    Fin août, évoquant l'effort du gouvernement pour promouvoir l'alternance, Laurent Wauquiez, secrétaire d'Etat à l'emploi, avait affirmé dans Les Echos qu'" il n'y (aurait) pas de génération sacrifiée, nous avons réussi à éviter ce syndrome. Sur un an, le nombre de jeunes chômeurs baisse ". Quant au chômage de longue durée des jeunes, poursuit M. Ernst, " la forte poussée observée jusqu'à l'été devrait s'estomper progressivement, en lien avec l'amélioration de la conjoncture économique ".

    Quoi qu'il en soit, le chemin de croix de l'accès à l'emploi laisse des traces. " Quand on finit par entrer dans l'entreprise, on n'oublie pas ce qui s'est passé avant, prévient l'un des jeunes interrogés, qui préfère conserver l'anonymat. La confiance est brisée. Sans compter que le sentiment de précarité se prolonge : vous ne savez pas, si vous ne faites pas l'affaire, si on ne va pas vous " éjecter".

    Qu'il s'agisse de confiance ou de motivation, la réconciliation avec le monde du travail risque de prendre du temps.

    Benoît Floc'h

    • La France mal placée

      Taux Selon l'Insee, 632 000 jeunes de 15 à 24 ans étaient à la recherche d'un emploi au deuxième trimestre 2010. Cela représente un taux de chômage de 23,3 % chez les jeunes actifs (- 0,5 % sur un an). Le taux de chômage de l'ensemble de la population active était de 9,3 % au même moment.

      Durée La dernière enquête de l'Association pour l'emploi des cadres (APEC) montre que la recherche d'emploi des jeunes diplômés s'allonge. Elle est en moyenne de 5,8 mois en 2010, contre 5,4 mois en 2009 et 4,8 mois en 2008.

      Classement Avec un taux de chômage des jeunes actifs de l'ordre de 23 % en 2009, la France est bien en deçà de la moyenne mondiale, établie à 13 % des 15-24 ans par un rapport du Bureau international du travail (BIT), publié en août 2010. Dans les pays développés, le taux est de 17,7 %, de 23,7 % en Afrique du Nord, de 23,4 % au Moyen-Orient, de 8,9 % en Asie de l'Est, de 10,3 % en Asie du Sud et de 11,9 % en Afrique subsaharienne.


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