• Les limites de l’offensive de charme de la Chine

    Les limites de l’offensive de charme de la Chine

    Jonathan Holslag

    BRUXELLES – Pour beaucoup d’Occidentaux, la Chine semble s’être métamorphosée d’un pays qui « gère les affaires avec sang-froid et garde un profil bas », selon la formule de Deng Xiaoping, en un pays qui ne recule pas devant une série de confrontations internationales. Condamner le responsable d’une société minière australienne à dix ans de prison, obliger Google à se retirer du pays, snober l’Union européenne lors d’un sommet important et permettre à un fonctionnaire chinois de rang intermédiaire d’agiter son index en signe de dénégation devant le président Obama lors du Sommet sur le climat de Copenhague ne sont pas la meilleure manière de convaincre vos partenaires de vos intentions constructives.

    Il n’est pas non plus rassurant de rappeler que la Chine a jusqu’à présent obstinément tenu à minimiser les sanctions à l’encontre de l’Iran, qu’elle investit massivement dans des systèmes militaires offensifs, et qu’elle blâme les dirigeants occidentaux pour leur politique financière irresponsable et leurs mesures protectionnistes. Mais cette énumération n’a pas tellement pour objectif d’illustrer le comportement rétif de la Chine que de souligner le dilemme devant lequel elle se trouve : si elle se comporte comme une puissance « normale », le monde oubliera les centaines de millions de personnes qu’elle doit encore sortir de la pauvreté.

    Les autorités chinoises semblent conscientes de ce dilemme et ne tiennent pas à être entraînées dans une concurrence effrenée avec l’Occident ou les pays limitrophes. Lors du dernier Congrès national du Peuple, le Premier ministre chinois Wen Jiabao a précisé que la Chine ne devait pas avoir d’ambitions qui dépassent ses moyens et que la République populaire avait encore besoin de stabilité si elle voulait être en mesure d’offrir une vie décente à l’ensemble de ses citoyens.

    Conscient  de cet état de fait, le gouvernement chinois a multiplié les gestes de conciliation. La visite du président Hu Jintao à Washington constituait une tentative manifeste d’atténuer les tensions avec les Etats-Unis, liées à la vente d’armes américaines à Taiwan, le taux de change du yuan et l’entrevue d’Obama avec le Dalaï Lama. Il est fort probable que la Chine ne reculera devant aucun effort pour offrir une image plus positive aux chefs d’État européens qui se rendront à l’Exposition universelle de Shanghai dans le courant de l’année.

    À un niveau moindre également, Beijing a lancé une offensive de charme de grande envergure. La chaîne de télévision d’État CCTV prévoit de diffuser mondialement un programme expliquant la position de la Chine dans les affaires internationales. Que ce soit à Bruxelles ou à Washington, il semble que la mission des diplomates chinois soit aujourd’hui de rencontrer et de charmer leurs interlocuteurs. Pas une semaine ne se passe sans que les diplomates chinois ne prononcent des discours éloquents pour des audiences variées.

    Des événements sont par exemple organisés pour les membres du Parlement européen, pour le monde des affaires et même pour les lycéens. Les diplomates chinois ont aujourd’hui des relations plus étroites avec les groupes de réflexion que n’en ont leurs contreparties européennes et sont loués pour leur apport constructif au débat public.

    Mais les opérations de relations publiques ne compenseront pas l’absence de progrès au niveau officiel. Il est peu probable qu’amadouer les élites occidentales soit suffisant pour contrebalancer les inquiétudes manifestes des Américains et des Européens à propos de l’émergence de la Chine. Et la stagnation économique en Occident, qui s’accompagnera d’une baisse des avantages relatifs du commerce et l’adoption de mesures défensives, voire protectionnistes, ne fera qu’exacerber la méfiance vis-à-vis de la nouvelle puissance émergente – aussi affable que soit le visage présenté  par la Chine au reste du monde.

    La Chine a besoin d’entamer un dialogue stratégique responsable, en particulier avec l’Union européenne qui, à défaut de sauver le partenariat bilatéral, permettra de définir les intérêts communs et les orientations politiques, et de mettre en place des conditions favorables à l’obtention de résultats concrets.

    Les intérêts, et non les protestations d’amitiés, doivent servir de lignes directrices politiques. Quelle que soit la visibilité donnée aux sommets commerciaux, si les entreprises occidentales n’obtiennent pas un meilleur accès au marché chinois ou si elles se sentent menacées par des entreprises d’État chinoises fortement subventionnées, les relations continueront à se dégrader. Nous pouvons toujours organiser table ronde après table ronde pour discuter de l’importance de nos relations avec la Chine, si des questions comme l’Iran, l’Afrique et autres points chauds du globe ne sont pas résolus, l’Occident considérera nécessairement la Chine comme une menace pour la sécurité.

    Entretenir de grands espoirs sans enregistrer de progrès peut même se révéler dangereux. À court terme, ces attentes pourraient affaiblir le sentiment d’urgence qu’il y a pour les décideurs à traduire les ambitions en des actes concrets. À long terme, le décalage entre les attentes et leur réalisation pourrait aggraver les inévitables déceptions et les leaders politiques favorables à des relations plus étroites pourraient être remplacés par des politiciens partisans de la ligne dure.

    Au XIXe siècle, Otto von Bismarck constatait que « la catastrophe se produira si nous continuons dans cette voie. Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour affaiblir ces mauvais sentiments à notre égard, provoqués par notre émergence comme véritable grande puissance. De façon à instaurer la confiance, nous devons avant tout nous montrer honorables, ouverts et facilement réconciliés en cas de frictions ». Mais le Chancelier de fer allemand n’a rien pu faire face à la méfiance, le nationalisme économique et le populisme qui ont entraîné les puissances européennes dans une spirale vers le bas de guerres commerciales et de rivalité diplomatique.

    L’Histoire offre de trop nombreux exemples de partenariats prometteurs qui se sont délités dans un climat d’incertitude pour que la Chine et l’Occident considèrent leurs relations comme allant de soi. Pour la Chine, la difficulté consistera à établir la confiance, une tâche malaisée si l’Europe et les Etats-Unis ont des doutes quant à leur propre avenir. De son côté, la Chine continuera à se montrer peu accommodante tant qu’elle craindra les mesures protectionnistes ou la mise en ?uvre d’une nouvelle stratégie d’endiguement.

    Aucune des parties ne saura se tirer de cette situation difficile par de belles paroles. Si la Chine entend vraiment établir des partenariats stratégiques avec les pays occidentaux, il est temps qu’elle appuie son offensive de charme par des actes et qu’elle prenne l’initiative d’encourager une coopération plus pragmatique.

    Jonathan Holslag is research fellow at the Brussels Institute of Contemporary China Studies and author of Chinaand India: Prospects for Peace.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Julia Gallin


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :