• Les marchés émergents : sauveurs de l’économie mondiale ?

    Les marchés émergents : sauveurs de l’économie mondiale ?

    Mohamed A. El-Erianand Michael Spence

    MILAN – Au cours des deux dernières années, les pays industrialisés ont connu de graves crises d’instabilité financière. En ce moment, les soucis croissants qui les accablent concernent la dette souveraine et un taux de chômage élevé. Les économies émergentes quant à elles, autrefois considérées comme plus vulnérables, ont fait preuve d’une remarquable résilience. Tandis que la croissance revient à des niveaux pré-crise, la performance de la Chine, de l’Inde et du Brésil sont un moteur d’expansion important pour l’économie mondiale.

    Le taux de croissance élevé et la stabilité financière des pays émergents contribuent à faciliter les ajustements massifs auxquels les pays industrialisés sont confrontés. Or, cette croissance implique de grosses répercussions sur le long terme. Si le schéma actuel se maintient, l’économie du monde sera transformée de manière permanente. Dans ce cas précis, il ne faudra pas plus d’une décennie pour que la part du PIB mondial générée par certaines économies en développement passe la barre des 50 % dans les prix du marché.

    Il convient donc de savoir si l’on peut soutenir cette phase de croissance radicale. La réponse est double. L’une dépend de la capacité des pays émergents à gérer leur propre réussite. La seconde dépend de la mesure dans laquelle l’économie mondiale peut s’adapter à cette réussite. La réponse à la première question est rassurante ; la réponse à la seconde ne l’est pas.

    Tout en restant capables de profiter au mieux du cadre de cette croissance évolutive, les économies émergentes doivent promptement entreprendre un changement structurel, permanent et parfois difficile, tout en suivant un processus de réforme ou de construction des institutions. Dernièrement, les pays d’importance systémique ont démontré une souplesse et un pragmatisme tout à fait étonnant pour s’adapter, ce qui ne devrait pas changer.

    Au vu des politiques gouvernementales, nous devrions nous attendre à des facteurs de croissance domestique endogènes renforcés petit à petit dans les économies émergentes, une croissance bien ancrée dans une classe moyenne en expansion. Ajoutez à cela un commerce plus développé entre les différents pays émergents à l’avenir et ces derniers ne dépendront plus de la demande des pays industrialisés, même si la rupture entre les deux n’est pas totalement consommée.

    Le partage compte tout autant que la croissance. Il est nécessaire que les économies émergentes gèrent les tensions internes croissantes, qui reflètent la montée de l’inégalité des revenus et un accès inégal aux services de base. Si elles échouent dans ce domaine, la dynamique de leur croissance nationale et régionale (qui s’est déjà améliorée) s’en trouvera affectée. Ce point est déjà pris en compte aujourd’hui, puisque l’ordre du jour des pays émergents visant à une stratégie de croissance traite de certains aspects distributionnels.

    Les économies émergentes accusent plutôt bien le coup du ralentissement économique des pays industriels, mais le système de transmission du secteur financier a plus de mal. Or, à cause des taux d’intérêt à la baisse du moment, les pays émergents sont noyés par des flux financiers, qui font augmenter le risque d’inflation et de bulles d’actifs. Les chocs subis par les banques occidentales ont ébranlé la disponibilité des crédits fournisseurs et, si le phénomène s’amplifie, finiraient par déstabiliser les banques locales.

    Les risques sont bel et bien réels. Heureusement, plusieurs économies émergentes continuent d’amortir les coups. Et comme elles étaient en bonne santé avant la crise de 2008-2009 (belles réserves internationales, excédent budgétaire et balance des paiements plus qu’acceptables et banques hautement capitalisées, etc.), leur souplesse fiscale et financière n’est pas près d’être épuisée – d’où leur capacité à réagir aux futurs chocs.

    Dans l’ensemble, les économies émergentes sont bien placées pour continuer sur leur lancée et naviguer dans un monde rendu instable par les crises essuyées par les pays industrialisés. Mais, une fois de plus, la rupture entre les deux n’est pas consommée. Un dénouement positif exige des pays industrialisés qu’ils acceptent, de bon gré, la taille croissante et la visibilité des économies émergentes. Cette fois-ci, les enjeux sont de taille et mettent en évidence tout un éventail de défis à surmonter.

    Les échanges de connaissance, de fonds et de technologie qui permettent un taux de croissance soutenu dans les pays émergents est étroitement lié à une économie ouverte, réglementée et mondialisée. Or, cet ordre mondial est menacé par un environnement dans lequel les pays avancés continuent d’avoir un taux de chômage élevé et des accès de volatilité financière. La localisation de la croissance dans l’économie mondiale tend à être vue comme un jeu à somme nulle, menant à des réactions suboptimales.

    Par conséquent, l’ouverture constante des marchés des pays industrialisés ne peut pas être considérée comme acquise. Les modèles politiques et les mesures prises se limitent de plus en plus à un cadre national, alors que l’ordre du jour international et la poursuite d’intérêt communs au monde entier se fait plus difficilement entendre.

    A l’avenir, nous devrons relever plus de défis de ce genre, tout en réfléchissant à la question des institutions internationales et de la gouvernance mondiale.

    Gérer un ensemble de liens transnationaux de plus en plus complexes est un immense défi pour une planète à plusieurs vitesses – qui sont en train de changer. Cet ordre mondial nécessite une gouvernance plus adéquate, accompagnée d’une réforme qui n’a que trop tardé pour donner aux pays émergents voie au chapitre et la force représentationnelle qu’ils méritent sur le plan international.

    En l’absence de tels changements, l’économie mondiale rebondira probablement de crise en crise, sans maintenir le cap vers une direction qui fait sens pour tout un chacun. Le résultat est ce que les économistes appellent « l’équilibre de Nash », soit une série de résultats suboptimaux et peu coopératifs.

    Où en sommes-nous alors ?

    Les économies émergentes vont être appelées à jouer un rôle encore plus grand dans une économie à plusieurs vitesses caractérisée par une réhabilitation prolongée des bilans à rallonge des pays industrialisés. Sans aide aucune, elles sont tout à fait en mesure de réussir. Mais elles n’opèreront pas dans le vide. La capacité « lubrifiante » des pays émergents à faciliter les ajustements requis dans les pays industrialisés dépend aussi de la bonne volonté de ces derniers à accepter les changements tectoniques qui affectent aujourd’hui la gouvernance mondiale. Espérons que ces défis mondiaux seront traités avec toute l’attention qu’ils méritent.

    Mohamed A. El-Erian is CEO and co-CIO of PIMCO and author of the bestselling book When Markets Collide.

    Michael Spence, a Nobel laureate in economics and Professor Emeritus at Stanford University, chairs the Commission on Growth and Development.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org


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