• Les marchés ont toujours raison

    LE COMMENTAIRE de François Ewald

    Les marchés ont toujours raison  

    L’observateur a du mal à s’y retrouver. Depuis l’été 2007, début de la crise des « subprimes », il était convenu de dénoncer « les marchés », mus par le seul « greed » (« avidité » en français), spéculateurs et, irresponsables. On a même organisé de grandes cérémonies planétaires, à Londres, puis à Pittsburgh pour penser leur régulation, leur discipline, leur mise sous tutelle. Notre président de la République, pendant toutes ces dernières années, n’a cessé de stigmatiser l’immoralité du capitalisme financier. Mais, depuis trois ans, rien ou presque n’a été fait en matière de régulation. En revanche, les Etats se sont massivement endettés à la fois pour renflouer les marchés et parer aux conséquences de la crise sur leur économie.Surprise à la lecture des commentaires sur la crise de l’euro et la dévalorisation des dettes souveraines à la fin de semaine dernière ! Les uns nous disent que les« marchés sont devenus rationnels », quand d’autres expliquent que grâce « aux marchés », et même à Lloyd Blankfein, le patron désormais honni de Goldman Sachs, l’Europe a fait un pas inespéré vers le fédéralisme. Voilà : les marchés qui, hier, étaient vilipendés, incarnaient le mal, sont brusquement redevenus ce qu’ils étaient avant la crise, des êtres rationnels, alors que les Etats endettés, qui ne cessent de s’endetter (même si c’est pour sauver « les marchés ») seraient pitoyables dans leur incapacité à se réformer autrement que sous la pression des marchés. Décidément, Oliver Stone avec son Wall Street II, est en retard d’une crise. Dans le match société civile contre Etat, la société civile marque un nouveau point. Tout semble revenir dans l’ordre. Si la manche précédente avait tourné en faveur des Etats, celle-ci s’annonce en faveur de la société civile. Les spéculateurs ont brusquement disparu et les condamnations des Etats sont devenues inaudibles. La vertu a changé de camp.Pareils revirements laissent perplexe le persan que je suis. Et qui aimerait pouvoir se forger un jugement qui ne soit pas seulement le commentaire rétrospectif des derniers cours de Bourse. Difficile dans tout cela de distinguer l’objectif – ce qui seraient les vrais lois de l’économie et expliqueraient le comportement des acteurs – et le subjectif. Car, avec les marchés, l’objectif se confond dans le subjectif : l’imagination, la projection dans le futur, la croyance, l’espérance font la valeur des actifs et dépendent de représentations du monde auxquelles on accorde plus ou moins de confiance. On est dans un monde où la valeur des valeurs dépend de la foi que l’on place dans certaines fictions. Faut-il pour autant prendre comme l’expression d’une loi fondamentale l’appréciation instantanée de tel ou tel acteur concernant la capacité d’un Etat à honorer sa dette ? Faut-il accorder un caractère providentiel à l’action des marchés qui contraignent les Etats à faire ce qu’ils n’auraient pas fait sans eux (instaurer ce gouvernement économique de la zone euro que les traités n’ont pas prévu) ?La réalité est sans doute plus prosaïque. On peut craindre qu’elle ne soit quelque peu désespérante. Il n’y a de raison nulle part. Pas plus dans les marchés que dans les gouvernements. On est dans l’irrationnel.Et plus le temps passe, plus l’irrationnelse creuse. Les acteurs agissent moins qu’ils ne réagissent, indéfiniment, à leurs propres réactions. L’histoire économique et financière depuis trois ans est celle de réactions successives à la réalité créée par la réaction précédente, et cela sans qu’aucun des acteurs qu’ils soient publics ou privés, Etats ou marchés, n’anticipent rien. On marche à reculons. Avant la crise, les Etats de la zone euro présentaient des budgets en déficit à la hauteur de 3 % du PIB, comme le prévoyait le Pacte de stabilité (pour autant que les comptes furent sincères). Les déficits ont explosé pour faire face à la crise, bousculant toutes les règles qu’on s’était donné. Quand cela fut fait, tout le monde applaudit la sagesse des Etats qui surent faire face par les mesures nécessaires à préserver de la catastrophe. Les marchés eux-mêmes ne pouvaient qu’applaudir puisque c’était la condition pour que la valeur des actifs cesse de s’effondrer et retrouve cette couleur qui s’intensifie avec la croissance. Mais ce sont les mêmes qui retirent aujourd’hui leur confiance dans la dette souveraine de certains Etats européens, faisant craindre un effet domino, lui-même catastrophique. Et s’ils peuvent le faire, c’est que l’observation de la conduite de dirigeants européens leur enseigne qu’elle n’obéit à aucune autre vision que de prendre dans l’urgence les mesures qui semblent permettre de sortir de la crise de l’instant.Entre Etats et marchés, le jeu n’est pas sans rappeler la théorie du « double bind » (qu’on traduit par « des injonctions contradictoires ») développée par Gregory Bateson et l’école de Palo Alto dans les années 1950. Exemples : « Soyez spontané » ou encore imaginons un panneau autoroutier où serait écrit « Ignorez ce panneau ». Ainsi les marchés semblent dire aux Etats : sauvez-nous, mais ne vous endettez pas, et les Etats aux marchés achetez notre dette sans l’apprécier. Problème : la théorie du « double bind » servait à Gregory Bateson à expliquer comment on fait des schizophrènes. Mais ce que l’école de Palo Alto n’avait pas prévu c’est la situation duelle où prescripteur et prescrit se renverraient récipro-quement des injonctions contradictoires. Ce qui semble bien être le cas dans la relation actuelle entre Etats et marchés.Voilà qui fait penser au persan qu’ils ne sont pas prêts de sortir de leur crise, et lui ferait observer que, depuis trois ans, les choses ne vont guère vers le mieux. Une observation qu’il choisit de garder pour lui-même, tant la sagesse orientale indique que les croyances, même infondées, restent les meilleurs remparts contre lescatastrophes.

    François Ewald est professeur au Conservatoire national des arts et métiers.

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