• Les nouvelles illusions perdues de la vieille Europe

    Le commentaire de Laurent Cohen-Tanugi

    Les nouvelles illusions perdues de la vieille Europe  

    De semaine en semaine se confirme de plus en plus clairement ce qui relevait il y a dix-huit mois de la simple intuition : la crise aura été un formidable accélérateur du grand basculement qui a marqué notre entrée dans le XXIe siècle, caractérisé par la modification du rapport de forces entre l’Occident et le monde émergent et le retour de la géopolitique traditionnelle sur la scène internationale. Le constat est évident dans le domaine économique, où l’Asie a vite retrouvé ses taux de croissance d’avant-crise et la Chine est déjà en passe de devenir la deuxième puissance économique mondiale, tandis que l’Amérique et l’Europe se débattent avec des déficits publics et un chômage massif qui obéreront durablement leur croissance. Si l’Europe conserve de surcroît ses handicaps économiques traditionnels par rapport aux Etats-Unis, ces derniers sont de plus en plus tributaires de leurs créanciers chinois, comme en a récemment témoigné le terne voyage de Barack Obama à Pékin. Mais il était illusoire de penser que cette redistribution des cartes entre l’Occident et le monde émergent s’arrêterait à l’économie – on a rarement vu dans l’histoire la puissance économique ne pas trouver de prolongement naturel dans les domaines politique et stratégique –, et la crise a brutalement déchiré cette illusion. La confirmation des ambitions chinoises et indiennes dans le domaine spatial, au moment même où l’Amérique renonçait à la Lune pour des raisons budgétaires, est à cet égard fortement symbolique. Le basculement géopolitique va toutefois bien au-delà des symboles. Voilà déjà plusieurs années que la montée en puissance des grands émergents, sous la houlette de l’Inde et du Brésil, avait sérieusement compliqué la négociation de Doha sur la libéralisation du commerce mondial, dont nul ne sait désormais si elle aboutira un jour. Le phénomène est sur le point de se reproduire avec la négociation multilatérale sur le climat, où les pays du Sud, longtemps en position passive ou défensive, s’apprêtent à reprendre la main dans la foulée de la « victoire » chinoise à Copenhague. Tout cela serait relativement de bonne guerre si, précisément, les tensions et menaces géopolitiques ne venaient assombrir plus encore l’horizon. La poursuite imperturbable par l’Iran de sa marche vers l’arme nucléaire – facilitée là encore par le soutien de Pékin, l’ambivalence de Moscou et désormais d’autres pays émergents tels le Brésil ou la Turquie – place les Occidentaux au pied du mur, sans solution évidente, avec à la clef le risque de prolifération nucléaire dans la région. Moins grave, le divorce de la Russie de Poutine avec l’Occident s’affirme toujours davantage, si l’on en juge par la nouvelle doctrine de défense du Kremlin, qui place l’Otan en tête des menaces pesant sur l’ex-Union soviétique. Et les tensions entre l’Occident et le géant chinois s’accumulent, du classique dialogue de sourds commercial et monétaire aux sujets stratégiques des ventes d’armes américaines à Taiwan et de la compétition pour les ressources naturelles, que Pékin s’efforce d’accaparer à son profit à l’échelle de la planète, en passant par Google et les droits de l’homme. Quant à la vieille Europe, ayant enfin accouché du traité de Lisbonne, qui devait renforcer sa visibilité sur la scène mondiale, elle vient de subir un triple rappel au principe de réalité de la part de la Chine, des Etats-Unis et de ces marchés financiers qu’elle entend mieux réguler. La conclusion décevante de la  conférence de Copenhague sur le climat a rappelé aux Européens que, en dépit de leur leadership intellectuel sur le sujet, les véritables maîtres de la négociation restaient les grands pollueurs, à savoir les Etats-Unis, la Chine et autres grands émergents. Sur le plan institutionnel, l’absence annoncée de Barack Obama au prochain sommet entre les Etats-Unis et l’Union européenne renvoie l’Europe au problème de représentation internationale dénoncé de longue date par Henry Kissinger. Enfin, la mise à l’épreuve de la solidité de la zone euro par des marchés toujours experts à scier la branche sur laquelle ils sont assis confirme, s’il en était besoin, que l’Union économique et monétaire demeure dangereusement au milieu du gué. Quelles conclusions tirer de ces convergences ? Que l’évolution, pacifique ou conflictuelle, du siècle se jouera autour de la capacité du système international à se renouveler pour conjurer le retour à la vieille politique de puissance qui domine aujourd’hui. Ce faisant, les démocraties occidentales doivent se préparer à défendre durement, urbi et orbi, l’universalité de plus en plus contestée des droits de l’homme et autres principes fondamentaux sur lesquels repose un ordre international durable.

    Laurent Cohen-Tanugi est avocat et essayiste.

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