• " Les pays les plus pro-mondialisation sont les plus pauvres "

    Pascal Lamy : " Les pays les plus pro-mondialisation sont les plus pauvres "

    Le directeur général de l'OMC souligne que la globalisation a permis à des centaines de millions de personnes de sortir de la pauvreté

    ENTRETIEN

    A la veille du sommet du G20, le directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), Pascal Lamy, évoque l'avenir de la mondialisation et de sa gouvernance, la régulation, la crise de l'euro et les autres grands sujets économiques du moment.

    Quelles décisions prendra le G20 ?
    Le G 20 ne " décide " pas. Au G20, les dirigeants auront une discussion politique sur des orientations. Ce n'est pas le gouvernement du monde, mais un élément du système actuel de gouvernance mondiale : le G20 dispose de la capacité d'impulsion ; l'ONU a la légitimité ; les organisations internationales offrent leur expertise, leur capacité d'édicter des règles et de mobiliser des ressources.

    Le spectacle du G20 est d'abord destiné aux opinions publiques nationales. Il n'y a pas d'électeur international. Mais être au G20, c'est aussi partager ses problèmes, apprendre à tenir compte des conséquences internationales de ses actes. Ce qui importe, ce ne sont pas les grandes déclarations finales, mais les décisions nationales qui n'ont pas été prises car elles auraient été contraires à l'intérêt collectif.

    Le G20 a plutôt été efficace depuis la réunion de Washington en novembre 2008 ?
    Le premier test du G20 fut de faire face à la crise. Il a fallu mettre 1 000 milliards de dollars sur la table. Les gouvernements l'ont fait dans des conditions de coopération correcte. Le deuxième sujet, la régulation financière, est plus difficile. Rien ne sera fin prêt pour le Canada. Il faudra attendre, au mieux, la réunion de Séoul en novembre. Je ne crois guère à une taxe expiatoire sur les banques : in fine, le consommateur paiera à la place du contribuable. L'important est de bâtir un encadrement prudentiel international contraignant, sachant que la surrentabilité de l'industrie financière d'avant crise en sera durablement diminuée.

    A chaque fois, les dirigeants exhortent à clore le cycle de Doha. Le président Nicolas Sarkozy doute de son utilité.
    Les dirigeants savent que le système OMC - Organisation mondiale du commerce - a tenu bon. Tout le monde pensait que la violence économique et sociale du choc de la crise provoquerait un choc protectionniste. Il n'a pas eu lieu. Voilà un succès invisible du G20, surtout pour les pays en développement qui sont davantage tributaires d'un commerce international ouvert. Le cycle de Doha n'est pas encore achevé, mais 80 % du travail est fait. Il faut le clore. Les accords bilatéraux ne sont pas une solution pour résoudre des problèmes comme les subventions agricoles, ou les barrières non tarifaires.

    Ne s'est-on pas trompé en voulant déréguler l'agriculture, notamment européenne ?
    La première vraie réforme de la PAC - politique agricole commune - , en 1992, visait à vider les lacs de lait et les stocks de beurre et de viande européens. Le soutien par les prix garantis aux agriculteurs avait conduit à des surproductions coûteuses. On a estimé qu'il valait mieux que les agriculteurs puissent réagir davantage aux signaux du marché. Mais ne caricaturons pas les contraintes de l'OMC. Lorsque le cycle de Doha sera conclu, les Américains et les Européens pourront encore soutenir leur agriculture à hauteur de 100 milliards d'euros par an chacun. Les droits de douanes resteront trois à quatre fois supérieurs à ceux de l'industrie. La spécificité de l'activité agricole est donc, de fait, reconnue. Mais il faut que les pays moins développés puissent mieux valoriser leur potentiel agricole. Le monde en a besoin.

    Justement, on a le sentiment que la mondialisation n'est plus un jeu à somme positive, que toute la rente est captée par la Chine.
    Les Chinois se sont substitués aux Japonais des années 1970 dans les cauchemars occidentaux. Si un ouvrier chinois est payé dix fois moins qu'un ouvrier européen, c'est avant tout parce qu'il faut huit Chinois pour produire ce que produit l'Européen. La Chine est une vaste usine d'assemblage de produits largement fabriqués ailleurs. Prenez un iPod : il est fabriqué en Chine, mais son coût est fait de 5 % de salaires chinois, 15 % de redevances américaines et 40 % de valeur ajoutée japonaise, car c'est là qu'est produite la puce électronique de base. L'idée que les travailleurs européens ou américains sont en concurrence individuelle directe avec leurs collègues chinois ne correspond pas à la réalité. Mais la perception demeure.

    Oui, mais ils vont finir par nous rattraper...
    Bien sûr qu'ils vont se rapprocher progressivement des pays riches, tout le monde le souhaite. Mais la règle de base de la division internationale du travail demeure : vous gagnez en efficacité en vous spécialisant ; et il y a de la place pour tout le monde si l'on réduit la pauvreté. Cette efficacité s'appelle croissance, et donc possibilité de réduire la pauvreté

    La stratégie allemande de faire la course à la productivité n'est-elle pas destructrice ?
    Si l'Allemagne est désormais le premier exportateur agricole et alimentaire en Europe, ce n'est pas en raison d'un dumping monétaire, salarial ou environnemental. C'est la productivité, l'innovation, qui fait la croissance.

    Il règne un esprit peu favorable à la mondialisation en Europe.
    La mondialisation provoque des réactions identitaires, modelées par l'idée qu'on a de l'avenir. Les pays les plus pro-mondialisation sont les plus pauvres. Les plus optimistes. Les Européens sont les plus pessimistes : ils ont le modèle social de loin le meilleur. Pour le maintenir, ils ne peuvent compter que sur la croissance et la démographie. Ils n'ont aucune des deux. Pour y remédier, ils n'ont que trois solutions : rogner sur leur système social, accepter l'immigration, faire des réformes de structure qui augmentent le potentiel de croissance. Plus facile à dire qu'à faire ! Aucun continent n'a une équation aussi difficile à résoudre.

    La crise remet-elle en cause les bienfaits de la globalisation ?
    La globalisation, c'est, entre autres, l'ouverture des économies les unes aux autres. Cette crise ne trouve pas son origine dans l'interdépendance. Elle s'explique par le fait que l'industrie la plus globalisée, la finance, n'était pas soumise à des disciplines contraignantes. La preuve : le Canada, dont l'économie est imbriquée avec celle des Etats-Unis, a passé la crise dans le calme, tandis que le système américain explosait. Aux Etats-Unis, la finance était mal régulée, à la différence du Canada. Le problème n'était donc pas l'ouverture mais la régulation.

    Ne vous êtes-vous pas fourvoyé en défendant la mondialisation heureuse ?
    Je n'ai jamais parlé de mondialisation heureuse. J'ai toujours parlé de la nécessité de la maîtriser. Avec la révolution des technologies de l'information, nous vivons une révolution comparable à l'invention de la machine à vapeur ou de l'électricité : une croissance inédite, poussée par la technologie et l'expansion territoriale des économies. Le résultat est là : des centaines de millions de personnes sont sorties de la pauvreté.

    En contrepartie, il faut lutter contre les inégalités. Si on veut que la politique rattrape l'économie, il faut davantage de régulation et de redistribution nationale et si possible supranationale. Ce saut est très difficile. L'objectif d'aide au développement est de 0,7 % du PIB. Le budget européen est inférieur à 1 %. Les budgets nationaux entre 20 % et 50%. On ne redistribue vraiment que si le sentiment d'appartenir à une communauté est fort.

    Mais les pays de la zone euro ont convergé beaucoup moins qu'espéré depuis Maastricht.
    Regardez ce qu'il est advenu de la Grèce, du Portugal, de l'Espagne depuis vingt ans, et des pays de l'Est depuis la chute du mur : en matière d'infrastructures, d'éducation, de santé, tous ces pays ont énormément bénéficié de l'intégration européenne. Les dirigeants et les pays de l'Union européenne ont sagement décidé que la Grèce resterait dans l'euro.

    Les Allemands sont-ils viscéralement attachés à l'euro ?
    Les Allemands sont viscéralement attachés à une monnaie stable qui protège de l'inflation. L'Europe a un problème démographique majeur avec une population vieillissante. Je ne vois pas une population vieillissante plébisciter l'inflation ! L'Europe vit une réplique sismique de la faillite de Lehman Brothers. La force de l'euro avait masqué un certain nombre de déséquilibres, dus au relâchement délibéré des disciplines du pacte de stabilité, qui a donné la main aux marchés.

    Propos recueillis par Ar. Le.


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