• Les racines globales des soubresauts de l’Euro

    Les racines globales des soubresauts de l’Euro

    Harold James

     

    FLORENCE – Il serait bien trop simpliste d’expliquer la vague d’inquiétude soulevée actuellement par l’euro uniquement par les problèmes de la Grèce. La Grèce a de considérables problèmes budgétaires et de compétitivité, mais la Grèce (2,25% de la population de l’Union Européenne) est plus petite que la Californie (12% de la population des Etats-Unis). Et la Californie elle-aussi souffre de difficultés budgétaires considérables et d’une compétitivité sur le déclin dans certains secteurs d’activité industrielle dans lesquels elle fut pionnière à une époque.

    Les problèmes actuels de l’Euro sont plutôt le reflet de problèmes non résolus tant à l’échelle mondiale qu’à l’échelle européenne. La devise commune est le canari dans la mine du système de change global.

    L’euro est un indicateur précis du niveau des tensions internationales en cela que c’est une expérimentation audacieuse : une devise qui n’est pas rattachée à un état mais qui découle plutôt de règles et de traités internationaux. C’est plus une créature de l’intellect que le produit du pouvoir. C’est une devise post-moderne ou post-année 70. Mais au lendemain d’une crise, les pays préfèrent défendre les intérêts nationaux plutôt que de respecter les règles internationales.

    On considère souvent que la création d’une monnaie est la prérogative de l’état : ce fut la doctrine prévalent au XIXème siècle et qui trouva son apogée dans l’ouvrage de l’économiste allemand Georg Friedrich Knapp The State Theory of Money. Dans le Nouveau Testament, le Christ répond à une question des Pharisiens sur l’obéissance aux autorités civiles en examinant une pièce de monnaie et en déclarant : « rendez à César ce qui appartient à César. » Contrairement à la plupart des billets et des pièces, il n’y a pas la photo d’un état ou de ses symboles – pas de César – sur la monnaie gérée par la Banque Centrale Européenne.

    Il y a toujours eu une relation très étroite entre l’intégration monétaire européenne et les problèmes globaux. Les Européens pensaient que leur proximité géographique et leur héritage culturel commun leur permettraient de produire des réponses là où le débat global avait échoué. Si les choses ne fonctionnaient pas au niveau global, une solution régionale était peut-être possible.

    L’impulsion qui déclenchât le premier acte de l’intégration monétaire européenne, le rapport Werner de 1970, émanait de la prise de conscience des importantes difficultés du système de change fixe établi en 1944 à la Conférence de Bretton Woods. Personne en dehors des Etats-Unis ne pouvait les obliger à maitriser leur politique monétaire, devenue extrêmement expansive sous la présidence de Richard Nixon, ou leur politique budgétaire, marquée par le développement très rapide de déficits en raison des coûts de la guerre du Vietnam.

    Les législateurs en France se plaisaient à rappeler les mots du poète français Paul Valéry qui, dans le chaos de la grande dépression avait écrit : « l’Europe aspire visiblement à être gouvernée par un comité américain. » Pour les Européens, le Fond Monétaire International, qui supervisait les dispositions des taux de change dans le monde post-Bretton Woods, ressemblait bien à un  comité américain ce qui déplaisait fortement à la France.

    Les idées du rapport Werner étaient trop modestes pour traiter les remous monétaires au début des années 70, et il faudra attendre encore une dizaine d’années pour que l’Europe formule une nouvelle réponse. Le Système Monétaire Européen fut à l’origine conçu comme une réaction déterminée face au chaos monétaire global, et en particulier à la dépréciation du dollar en 1977 et 1978 menaçant son rôle dominant de plus importante monnaie de réserve internationale.

    Le processus qui fut entamé avec le rapport du comité Delors en 1989 et qui conduisit au Traité de Maastricht en 1992, à l’instauration de l’euro en 1999 et à l’introduction effective de la monnaie en 2002 était une tentative pour mettre en place des mécanismes susceptibles d’assurer un régime de taux de change global plus stable.

    Les innovateurs de la fin des années 80, en particulier le très actif ministre de l’économie et des finances de l’époque Edouard Balladur, optèrent pour une réponse internationale et firent campagne pour qu’elle soit mise en place au niveau européen. Lors de la réunion des ministres des finances du G7 à Paris au musée du Louvre en février 1987, Balladur suggérât un système de zones de devises cibles ; lorsque sa mise en place s’avérât problématique, il encourageât une version européenne du projet plus définitive et plus stricte.

    Mais la réponse apportée au problème était en partie faussée. Car la France et l’Allemagne, les principaux protagonistes du drame de l’intégration monétaire, divergeaient sur la solution à envisager. Les Allemands préconisaient des règles budgétaires clairement établies alors que d’autres pays préféraient préserver une plus grande marge de manœuvre. Les Français pour leur part étaient en faveur d’une gouvernance économique européenne au côté de l’union européenne ; mais cela fut perçu comme un excès de planisme à la française. Une version diluée de la proposition allemande fut finalement retenue.  

    Aujourd’hui, comme dans les années 60 et 70, nous sommes face à un problème fondamentalement global de politiques monétaires inconsistantes. A l’époque, les Européens se plaignaient de la faiblesse des taux d’intérêts américains, induisant une inflation globale ; aujourd’hui la faiblesse des taux d’intérêts américains sont accusés d’être à l’origine du boom irresponsable des prix des actifs.

    La faiblesse des taux d’intérêts américains, tout en étant une réponse appropriée à la crise financière, a encouragé un carry trade global par lequel les emprunts en dollars permettent de financer des investissements dans les grands marchés émergents apparemment moins frappés par la crise. Ces importantes transactions cheminent par le système bancaire international.

    Les réponses à un problème global de ce genre ne peuvent pas se trouver à un niveau européen. Une combinaison entre une coordination globale des politiques monétaires et une forme de gouvernance économique globale sera nécessaire. L’Europe a tenté cette combinaison mais a découvert qu’elle n’était pas totalement applicable même dans un contexte régional. Une réponse imparfaite a en fait plutôt engendré une plus grande vulnérabilité. Et c’est ainsi que l’Europe s’est elle-même faite la victime première de cette crise financière.

    Harold James is Professor of History and International Affairs at Princeton University and Marie Curie Professor of History at the European University Institute, Florence. His most recent book is The Creation and Destruction of Value: The Globalization Cycle.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats


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