• Les théoriciens trop loin des réalités

    Les théoriciens trop loin des réalités

    Keynésianisme, monétarisme, hypothèse des anticipations rationnelles : toutes ces doctrines, constate Newsweek, sont mises à mal par la crise actuelle.

    Robert J. Samuelson*Newsweek

     

    “Les idées des économistes et des philosophes politiques – qu’ils aient raison ou qu’ils aient tort – sont plus puissantes qu’on ne le pense généralement. […] Les esprits pratiques, qui se croient totalement à l’abri de toute influence intellectuelle, sont généralement les esclaves de quelque économiste défunt.” John Maynard Keynes, économiste anglais (1883-1946) Tout le monde ou presque souhaite que les gouvernements fassent plus d’efforts pour redresser l’économie. Personne ne veut d’une récession “à double creux” [reprise suivie d’un plongeon]. Le sommet du G20 à Toronto [les 26 et 27 juin] s’est montré bien décidé à juguler ce risque. Dans les grands pays avancés – c’est-à-dire les trente et un membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) –, le chômage touche 46,5 millions de personnes, soit 50 % de plus qu’en 2007. Pour les demandeurs d’emploi, le problème n’est pas seulement l’absence de travail : une inactivité prolongée risque d’affecter leurs compétences, de réduire leur mobilité professionnelle et de les condamner à un chômage définitif. Mais qu’est-ce que les Etats peuvent faire de plus ? On ne le voit pas très bien.

    Les sciences économiques ont peut-être atteint leurs limites. Comme le notait Keynes, les dirigeants politiques sont otages des idées des économistes, vivants ou morts, tandis que ces derniers sont de plus en plus partagés quant à l’action à engager. Certes, la réaction initiale à la récession (forte baisse des taux d’intérêt, renflouement des ban­ques, relance de l’économie par les dé­penses) a probablement permis d’éviter une dépression. Mais la crise a battu en brèche la logique de toutes les grandes doctrines, que ce soit le keynésianisme, le monétarisme ou la théorie des anticipations rationnelles. Les sciences écono­miques sont ébranlées. Dans ce contexte de chaos intellectuel, les querelles vont bon train quant aux politiques à mener, aux Etats-Unis comme ailleurs.

    Ainsi en est-il des budgets. En creusant les déficits, l’Etat stimulerait-il l’économie et favoriserait-il la création d’emplois, conformément à l’orthodoxie key­­nésienne ? Ou une explosion de la dette publique fait-elle courir le risque d’une nouvelle crise financière ? Le keynésianisme est d’une logique apparemment inattaquable. Si les dé­penses des ménages et des entreprises sont faibles, l’Etat dope la demande en allégeant la fiscalité ou en accroissant ses propres dépenses. Mais, dans la pratique, son endettement excessif impose des limites financières et psychologiques. Le ratio dette publique/produit intérieur brut est de 92 % en France, 82 % en Allemagne et 83 % au Royaume-Uni, d’après la Banque des règlements internationaux (BRI) en Suisse.

    Par conséquent, les avantages d’un déficit important peuvent être annulés de multiples manières : par des taux d’intérêt élevés si la montagne de dettes effraie les investisseurs, par la chute des dépenses privées si ménages et entreprises ne croient plus en la capacité de l’Etat à maîtriser son budget et par une crise bancaire si le capital des banques – qui fait la part belle aux obligations d’Etat – voit sa valeur baisser.

    Un tour de vis budgétaire peut parfois stimuler la croissance

    Se fondant sur des hypothèses optimistes, le gouvernement Obama assure que son plan de relance de 787 milliards de dollars a permis de créer ou de sauver jusqu’à 2,8 millions d’emplois. C’est peut-être vrai. Les prêteurs n’ont pas perdu confiance dans les bons du Trésor américains. Les taux d’intérêt sur les obligations d’Etat à dix ans dépassent à peine 3 %. Mais l’Europe a atteint ses limites financières. En Grèce, le loyer de l’argent est monté en flèche à cause de la dette colossale de l’Etat (le ratio dette/PIB est de 123 %). L’Allemagne et le Royaume-Uni prévoient de réduire leur déficit public afin d’éviter de subir le même sort.

    C’est de la folie, affirme Martin Wolf, principal commentateur économique au Financial Times. Une austérité concertée aurait pour effet d’anéantir la relance. Paul Krugman, Prix Nobel d’économie et chroniqueur au New York Times, pour qui l’économie américaine a besoin de nouvelles mesures de relance et de déficits encore plus importants, partage cet avis. “Faire des économies de bouts de chandelle à un moment comme celui-ci, prévient-il, c’est hypothéquer l’avenir du pays.” “Pas du tout”, rétorque Ken Rogoff, professeur d’économie à l’université Harvard. Le plan de relance du président Obama a peut-être “contribué à calmer la panique” en 2009, mais augmenter les dépenses maintenant, alors que les déficits fédéraux dépassent déjà 1 000 milliards de dollars, crée “le risque de se retrouver tôt ou tard avec une crise de la dette”. D’après lui, il faudrait réduire progressivement les déficits.

    De fait, certains estiment qu’un tour de vis budgétaire peut, dans certaines circonstances, stimuler la croissance. Selon une étude réalisée par deux économistes de Harvard, Alberto Alesina et Silvia Ardagna, dans les pays riches, une telle politique a souvent eu un effet expansionniste quand l’accent était mis sur la réduction des dépenses, et non sur l’augmentation des impôts. Elle a sans doute favorablement influencé l’évolution des taux d’intérêt et restauré la confiance sans décourager le travail et l’investissement.

    Comme le keynésianisme orthodoxe, le monétarisme voit également s’effriter sa capacité à expliquer les choses. Selon cette théorie, l’injection massive par la Banque centrale de liquidités (via les “réserves”) dans le système bancaire devrait entraîner plus de prêts, plus de dépenses et, si elle est suffisamment importante, de l’inflation. Eh bien, depuis l’été 2008, la Réserve fédérale américaine a fourni environ 1 000 milliards de dollars de réserves aux banques, et rien ne s’est passé comme prévu. L’inflation reste modérée et l’encours des prêts bancaires a reculé de plus de 200 milliards de dollars en un an. Bref, les banques sont assises sur une montagne de réserves excédentaires.

    Il y a pas mal de choses que les économistes ne comprennent pas. Les adeptes de la théorie des anticipations rationnelles, selon laquelle les individus savent en général comment réagir de la meilleure façon face aux événements économiques, n’ont pas prévu la panique financière et l’effondrement de l’économie. Et cela n’est guère étonnant.

    Le décalage entre la théorie et la réalité est inquiétant. La réaction initiale à la crise a été de faire couler l’argent à flots afin d’abaisser les taux d’intérêt et de creuser les déficits budgétaires. Mais, maintenant que les premiers sont faibles et les seconds colossaux, que se passerait-il si une autre crise éclatait ?

    Note : * Auteur de The Great Inflation and Its Aftermath : The Past and Future of American Affluence (La Grande Inflation et ses conséquences : le passé et l’avenir de la richesse des Etats-Unis), éd. Random House, 2008.


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