• Maitriser les Nations débitrices de l’Europe

    Maitriser les Nations débitrices de l’Europe

    Hans-Werner Sinn

    MUNICH – Les pays de la Zone Euro ont accepté d’accorder des prêts bon marché pour un montant d’environ 80 milliards d’euros à la Grèce sur les trois prochaines années, et espèrent que le Fond Monétaire International complètera cette somme en apportant au moins 15 milliards d’euros supplémentaires. Mais le taux d’intérêt que la Grèce devra payer sur ses obligations d’Etat achetées par des tiers a atteint un record de presque 9% – 5,9 points au-dessus du taux de référence payé par l’Allemagne. Ce qui se traduit par 16 milliards de dollars additionnels par an en paiement de l’intérêt sur la dette de la Grèce qui se monte actuellement à 273 milliards d’euros. Les marchés continuent de penser évidemment que la Grèce ne parviendra pas à régler les échéances de sa dette.

    La Grèce a de plus un autre énorme problème : le déficit de son compte courant s’élève à actuellement 13% de son revenu national net, ce qui signifie que 27 milliards d’euros doivent être annuellement financés par l’emprunt ou par la vente de titres grecs. Dans la mesure où les investisseurs internationaux ne sont plus d’accord pour combler ce déficit, et hésitent même à refinancer la dette grecque en cours, il ne reste que trois solutions.

    La première est que l’Union Européenne apporte les fonds nécessaires de façon permanente, en créant une ‘Union européenne de transfert’ au bénéfice des pays en déficit, y compris le Portugal, l’Espagne, l’Irlande et l’Italie. La seconde option serait que la Grèce traverse une dépression, en baissant les prix et les salaires. La troisième option serait que la Grèce quitte l’Euro et dévalue sa monnaie.

    Chacune de ces trois options est douloureuse, mais pour différentes raisons. La première est insupportable pour les pays européens plus stables, car cela les priverait de leur richesse et les entrainerait dans une périlleuse tourmente budgétaire. La seconde entrainerait une recrudescence d’émeutes dans les rues grecques avec des conséquences politiques imprévisibles. Et la troisième déstabiliserait l’Euro, avec de possibles incidences dans d’autres pays européens. Dans la mesure où toutes ces options sont mauvaises, on se retrouve au cœur d’une véritable tragédie grecque, telle qu’on n’en voyait jusqu’ici que sur les scènes théâtrales.

    Les politiciens pensent qu’une quatrième possibilité consisterait à imposer plus de rigueur budgétaire à la Grèce. Mais cela est faux. Une rigueur budgétaire ne fonctionnera que si elle entraine le pays dans une dépression, provoquant une réelle dévaluation par la baisse des salaires et des prix, soit l’option numéro deux. Cela devrait stimuler l’afflux de touristes et les ventes de l’immobilier mais, même si cela semble facile et gérable pour un profane, cela risquerait d’être la solution la plus problématique pour la Grèce car cela attisera la vindicte populaire à un point qui pourrait déstabiliser l’ensemble de l’est Méditerranéen.

    La tragédie aurait pu être évitée si la Grèce avait démontré une absolue maitrise de sa dette en temps voulu. Le pays aurait alors été incapable de se placer au-dessus des prix du marché par le biais d’un boom artificiel financé par la dette. Il n’y aurait alors pas eu de sommets atteints, mais pas de gueule de bois non plus.

    La leçon qui doit être retenue de cette crise c’est qu’une union monétaire requiert une discipline de fer pour empêcher que ne s’installe un cycle expansion-récession en premier lieu. Ici encore, trois possibilités sont à envisager :

    ·        Le système américain. Aux Etats-Unis, il n’y a ni mécanisme de sauvetage, ni prêts intergouvernementaux. Les états dépensiers se déclarent en faillite si nécessaire. Les marchés encouragent la discipline budgétaire nécessaire en temps voulu en augmentant les taux d’intérêt sur la dette publique. Ce système a plutôt bien fonctionné depuis le 19ème siècle, même si (ou peut-être parce que) cela impliquait un certain nombre de faillites d’états. Ce système pourrait bien être mis rapidement à l’épreuve compte tenu des difficultés des finances californiennes.

    ·        Le système allemand. En Allemagne, le budget des états doit être approuvé par un « Conseil de la stabilité ». Selon la constitution allemande, les états allemands (ou länder) ne se verront autoriser aucun déficit après 2020, et doivent d’ors et déjà rechercher une consolidation budgétaire pour atteindre cet objectif. Dans certains cas exceptionnels, un état peut être en déficit mais le volume de ce déficit ne doit pas être supérieur à 1,5% du PIB. S’il est supérieur à 1% du PIB, la différence est soustraite du budget autorisé l’année suivante, à condition que l’économie soit dans une courbe ascendante avec une productivité en contraction.

    ·        Un nouveau système de l’UE, en ligne avec la logique de la stratégie de renflouage américaine que l’Union Européenne applique actuellement, devrait inclure des amendes automatiques pour les “débiteurs impénitents.” Des prêts seraient octroyés par d’autres pays de l’UE, si nécessaire, sous forme d’obligations d’Etat sécurisées adossées à des titres d’état privatisables. L’ensemble serait limité à 10% du PIB. Dans le cas où un pays ferait défaut sur ces emprunts, il devrait quitter l’euro et dévaluer.

    Des amendes seraient automatiquement appliquées aux pays dont le rapport dette-PIB excède les 60% stipulés par le Traité de Maastricht ou dont le déficit budgétaire dépasse la limite des 3% du PIB. Les amendes pourraient être aussi élevées que ce que serait la prime d’intérêt en l’absence d’aide ; le bénéfice d’une meilleure stabilité sous l’euro se répartirait ainsi sur l’ensemble des pays de la Zone Euro, plutôt que de ne profiter qu’aux seuls membres dépensiers. Pour empêcher les débiteurs d’être pris dans le piège de la dette, les amendes pourraient prendre la forme d’obligations sécurisées adossées à des titres d’état privatisables.

    Tout cela est très désagréable, et peut ne pas plaire aux politiciens qui croient encore aux rêves. Mais la bonne volonté ne suffira pas à faire disparaître la crise de la dette européenne. Il est temps pour l’Europe d’accepter les seules options envisageables pour maintenir la stabilité de l’euro – ainsi que celle de l’Union Européenne.


    Hans-Werner Sinn is Professor of Economics and Public Finance, University of Munich, and President of the Ifo Institute.

     

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats


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