• MO IBRAHIM • Des milliards et une conscience

    MO IBRAHIM• Des milliards et une conscience

    07.01.2010 | Geraldine Bedell | The Observer

    Où peut-on voir danser en-semble Kofi Annan et Mary Robinson, la première femmeprésidant aux destinées de l’Irlande, et un ancien directeur de la banque SG Warburg ?

    Ce beau monde était réuni à Alexandrie fin 2008, à l’occasion de la remise du prix Mo Ibrahim pour la bonne gouvernance en Afrique. Ce prix offre au gagnant 500 000 dollars [environ 350 000 euros] annuels pendant dix ans, puis 200 000 dollars par an jusqu’à la fin de sa vie. Le gagnant peut également obtenir 200 000 dollars supplémentaires par an pour la mise en œuvre de projets utiles. Le prix Mo Ibrahim, du nom de son donateur, existe depuis trois ans (pour 2009, le comité d’attribution n’a retenu aucune candidature). Bien qu’il soit plus doté que le Nobel, il reste méconnu.

    Né au Soudan, Mo Ibrahim a d’abord travaillé comme ingénieur chez British Telecom, avant de créer puis de revendre deux entreprises prospères. Forbes estime la fortune du Soudanais à 2,5 milliards de dollars et le classe parmi les hommes influents de la planète. Mo Ibrahim réplique qu’il n’est qu’un ingénieur avec du bon sens, qu’il a bossé dur et qu’il se trouvait simplement au bon endroit au bon moment. Il s’est aujourd’hui fixé pour mission d’améliorer l’image de l’Afrique et de lutter contre la corruption. “Dans les pays occidentaux, on entend seulement parler du Darfour, du Zimbabwe, du Congo, de la Somalie, comme s’il n’y avait que ces pays, déplore-t-il. Il y en a cinquante-trois sur le continent, et nombre d’entre eux se portent très bien…” La fête organisée par sa fondation à Alexandrie fin 2008 était à son image : un mélange de gravité et de décontraction. “Nous avons l’occasion de montrer aux jeunes Africains ce qu’il y a de bon en eux”, a déclaré Hadeel Ibrahim, 25 ans, fille du milliardaire et dirigeante de l’association. “Mes parents ont grandi avec les héros de l’indépendance, mais la moitié de la population du continent n’était pas encore née à l’époque. Depuis le début des années 1980, les événements n’ont pas particulièrement contribué à nous redonner confiance. Ce soir, nous célébrons l’excellence et la réussite.” Faire évoluer la perception qu’ont les gens de l’Afrique semble ambitieux. Mais Mo Ibrahim a déjà réussi l’exploit de vendre des téléphones portables partout sur le continent à une époque où la plupart des grands opérateurs refusaient d’y mettre les pieds. Et les mobiles sont devenus une force en Afrique, tant pour la liberté politique que pour le commerce. Quelques semaines après la cérémonie d’Alexandrie, j’ai rencontré Mo Ibrahim à Monaco. Le milliardaire passe son temps entre la suite d’un hôtel de la principauté et Mayfair, quartier très huppé de Londres, qui abrite les bureaux de sa fondation. C’est un homme discret, charmant. Difficile de trouver quelqu’un qui n’en dise pas du bien. Certains experts de l’Afrique s’interrogent sur le travail de sa ­fondation, mais personne ne critique ses manières ou son style. Les seuls éléments tape-à-l’œil de sa personne sont les initiales MI brodées en rouge sur sa chemise. A part sa faiblesse avouée pour les restaurants étoilés, il n’affiche aucun signe extérieur de richesse.

    Né au Soudan en 1946, Mo Ibrahim se dit Nubien. “C’est bien de savoir d’où l’on vient, affirme-t-il. J’aime la musique et la culture parce qu’elles me rendent serein.” Formé à l’école nubienne d’Alexandrie, puis à la faculté d’ingénierie, il a ensuite travaillé pour les télécoms de Khartoum avant d’émigrer en Grande-Bretagne, en 1974, avec Hania, son épouse. A l’université de Bradford, il a suivi un master en génie élec­trique, qu’il a complété par un doctorat à Birmingham. Il y a donné des cours dans une matière qui était impopulaire à l’époque : les communications mobiles. “Ces communications ne datent pas d’hier, explique-t-il. Mais elles n’ont longtemps concerné qu’un marché restreint, limité par le spectre des radiofréquences… Je ne me doutais pas que ce travail allait me rendre riche.” En 1983, British Telecom lui a proposé le poste de directeur technique de sa filiale Cellnet (aujourd’hui O2), une expérience frustrante. En effet, la société ne semblait pas saisir le potentiel de la nouvelle technologie. Après six ans de combat, Ibrahim a démissionné. “Et que fait un cadre qui démissionne ? feint-il d’interroger. Il devient consultant !” C’est ainsi qu’il a créé MSI (Mobile Systems International), une entreprise qui élabore des spécifications techniques pour les opérateurs. Début 2000, lorsqu’il a vendu MSI à Marconi pour 916 millions de dollars [environ 635 millions d’euros], l’entreprise comptait 17 filiales et 800 salariés, ingénieurs pour la plupart. Ensemble, ils détenaient 30 % des parts de l’entreprise. Juste avant de vendre, Mo Ibrahim a pris soin de créer une autre entreprise. “J’ai remarqué qu’il y avait une espèce de course aux licences d’exploitation un peu partout dans le monde, se souvient-il. Le seul endroit où les licences étaient encore gratuites, c’était en Afrique. Personne ne voulait se lancer sur ce marché…”

    Celtel est né en 1998. Cette fois, c’était un opérateur plutôt qu’un cabinet de conseil. “Nous savions qu’il ne suffirait pas de se promettre de ne pas verser de pots-de-vin, explique-t-il.Nous avons donc décidé qu’aucun employé ne pourrait dépenser plus de 30 000 dollars sans la signature de l’ensemble des membres du conseil d’administration. Et j’ai dit à tous les membres du conseil que je voulais leur numéro de téléphone, celui de leur femme, de leurs télécopieurs, à la maison comme en vacances. Et, s’ils avaient une maîtresse, je voulais aussi avoir son numéro…” Cette stratégie s’est révélée payante. “Si l’un de nos cadres est soumis à des pressions, tout ce qu’il peut faire, c’est dire : ‘Combien voulez-vous ? 2 millions ? Je vais devoir rédiger une requête au conseil d’administration.’ Une fois que les gens eurent compris notre manière de fonctionner, nous n’avons plus eu de problèmes !” La fortune ne s’est pas fait attendre. Entre 1999 et 2004, le nombre de portables sur le continent africain a connu une hausse exponentielle, passant de 7,5 millions à 76,8 millions, soit une augmentation annuelle moyenne de 58 %. “N’importe où en Afrique, il est impossible de quitter un chauffeur de taxi sans qu’il vous donne son numéro de portable”, explique Richard Dowden, directeur de la Société royale africaine. “Dans les marchés nigérians, il est courant de voir des femmes comparer le prix des pommes de terre avec celui pratiqué dans le village voisin… En Somalie, les nomades utilisent leur cellulaire pour décider du meilleur moment pour abattre leurs bêtes.”

    Mais le mobile a fait plus pour l’Afrique. Lors des élections ghanéennes de 2000, les stations de radio ont demandé à la population d’appeler pour dénoncer des irrégularités ou des tentatives d’intimidation, et d’en rendre compte en direct. Selon Stephen Chan, professeur à l’Ecole d’études orientales et africaines (SOAS), le gouvernement zimbabwéen a mis trois mois pour falsifier les résultats des élections de 2008 parce que les véritables résultats étaient transmis par téléphone portable depuis les bureaux de vote, plus vite qu’ils ne pouvaient être falsifiés… Richard Dowden émet également l’hypothèse selon laquelle le génocide du Rwanda ne pourrait plus se produire aujourd’hui, car le monde entier en serait informé très rapidement. Lorsque Celtel a été vendu en 2004 pour 3,4 milliards de dollars, le personnel s’est partagé 500 millions de dollars. Une centaine de salariés, Africains pour la plupart, sont devenus millionnaires. Mo Ibrahim, lui, avait déjà un nouveau projet : créer un prix pour récompenser la bonne gouvernance en Afrique. Son initiative a tout de suite rencontré un écho. “Les gens étaient intéressés par le prix, mais aussi par mon père, qui leur semblait être un homme qui va au bout des choses”, explique Hadeel Ibrahim, récemment diplômée de l’université de Bristol en politique et philosophie. “Personne n’est capable de bosser autant que mon père ! Une fois, nous étions en vacances, coincés dans un bouchon. La circulation a soudainement repris et mon père s’est mis à parler des particules qui s’amalgament. Il s’intéresse à tout ce qui l’entoure et vous apprend des trucs en permanence…” En octobre 2007, le premier prix Mo Ibrahim a été attribué à l’ancien président du Mozambique Joaquim Chissano, qui avait sorti son pays de la violence et de la famine dans les années 1980. Après deux mandats, il avait renoncé à se présenter – alors que la Constitution le lui permettait –, préférant se consacrer au développement des institutions démocratiques. En 2008, le prix a été attribué à Festus Mogae, ancien président du Botswana, dont le pays était déjà un exemple pour le reste de l’Afrique lorsqu’il est arrivé au pouvoir, mais qui a assuré la stabilité et la prospérité durant son mandat, malgré l’épidémie de sida et la présence d’importantes richesses minières, une tentation pour tous les hommes politiques… Ce que fait Mo Ibrahim peut paraître paradoxal. L’homme d’affaires, qui se targue de n’avoir jamais versé de pots-de-vin, semble maintenant soudoyer les hommes politiques africains. A ses yeux, cette récompense donne aux hommes politiques du continent noir une option qu’ils n’avaient pas auparavant. Par le passé, un dirigeant pouvait, à la fin de son mandat, choisir entre “la pauvreté relative, un nouveau mandat ou la corruption”. Le prix Mo Ibrahim ne peut concurrencer les sommes obtenues par le biais d’importants contrats miniers et du détournement d’aides, mais il offre aux dirigeants une alternative.

    A Alexandrie, plusieurs journalistes africains ont voulu savoir comment Festus Mogae prévoyait de dépenser sa dotation. La question a visiblement irrité Mo Ibrahim, généralement courtois. “Je ne vous demande pas comment vous dépensez votre salaire”, a-t-il répondu, exaspéré. “Tony Blair est payé 500 000 dollars pour un discours et personne ne lui demande comment il prévoit de les dépenser. N’oubliez pas que la récompense octroyée par mon prix ne provient pas des contribuables.”

    Plus tard, dans sa suite monégasque, Mo Ibrahim est revenu sur ce point. “Je suis un peu surpris que l’on fasse tant d’histoires alors que l’on n’en fait pas pour le Nobel. Le fait que certains dirigeants africains soient capables de voler des milliards de dollars ne signifie pas qu’on ne doive pas donner d’argent à ceux qui ne le font pas…” Où peut-on voir danser en-semble Kofi Annan et Mary Robinson, la première femmeprésidant aux destinées de l’Irlande, et un ancien directeur de la banque SG Warburg ?

    Ce beau monde était réuni à Alexandrie fin 2008, à l’occasion de la remise du prix Mo Ibrahim pour la bonne gouvernance en Afrique. Ce prix offre au gagnant 500 000 dollars [environ 350 000 euros] annuels pendant dix ans, puis 200 000 dollars par an jusqu’à la fin de sa vie. Le gagnant peut également obtenir 200 000 dollars supplémentaires par an pour la mise en œuvre de projets utiles. Le prix Mo Ibrahim, du nom de son donateur, existe depuis trois ans (pour 2009, le comité d’attribution n’a retenu aucune candidature). Bien qu’il soit plus doté que le Nobel, il reste méconnu.

    Né au Soudan, Mo Ibrahim a d’abord travaillé comme ingénieur chez British Telecom, avant de créer puis de revendre deux entreprises prospères. Forbes estime la fortune du Soudanais à 2,5 milliards de dollars et le classe parmi les hommes influents de la planète. Mo Ibrahim réplique qu’il n’est qu’un ingénieur avec du bon sens, qu’il a bossé dur et qu’il se trouvait simplement au bon endroit au bon moment. Il s’est aujourd’hui fixé pour mission d’améliorer l’image de l’Afrique et de lutter contre la corruption. “Dans les pays occidentaux, on entend seulement parler du Darfour, du Zimbabwe, du Congo, de la Somalie, comme s’il n’y avait que ces pays, déplore-t-il. Il y en a cinquante-trois sur le continent, et nombre d’entre eux se portent très bien…” La fête organisée par sa fondation à Alexandrie fin 2008 était à son image : un mélange de gravité et de décontraction. “Nous avons l’occasion de montrer aux jeunes Africains ce qu’il y a de bon en eux”, a déclaré Hadeel Ibrahim, 25 ans, fille du milliardaire et dirigeante de l’association. “Mes parents ont grandi avec les héros de l’indépendance, mais la moitié de la population du continent n’était pas encore née à l’époque. Depuis le début des années 1980, les événements n’ont pas particulièrement contribué à nous redonner confiance. Ce soir, nous célébrons l’excellence et la réussite.” Faire évoluer la perception qu’ont les gens de l’Afrique semble ambitieux. Mais Mo Ibrahim a déjà réussi l’exploit de vendre des téléphones portables partout sur le continent à une époque où la plupart des grands opérateurs refusaient d’y mettre les pieds. Et les mobiles sont devenus une force en Afrique, tant pour la liberté politique que pour le commerce. Quelques semaines après la cérémonie d’Alexandrie, j’ai rencontré Mo Ibrahim à Monaco. Le milliardaire passe son temps entre la suite d’un hôtel de la principauté et Mayfair, quartier très huppé de Londres, qui abrite les bureaux de sa fondation. C’est un homme discret, charmant. Difficile de trouver quelqu’un qui n’en dise pas du bien. Certains experts de l’Afrique s’interrogent sur le travail de sa ­fondation, mais personne ne critique ses manières ou son style. Les seuls éléments tape-à-l’œil de sa personne sont les initiales MI brodées en rouge sur sa chemise. A part sa faiblesse avouée pour les restaurants étoilés, il n’affiche aucun signe extérieur de richesse.

    Né au Soudan en 1946, Mo Ibrahim se dit Nubien. “C’est bien de savoir d’où l’on vient, affirme-t-il. J’aime la musique et la culture parce qu’elles me rendent serein.” Formé à l’école nubienne d’Alexandrie, puis à la faculté d’ingénierie, il a ensuite travaillé pour les télécoms de Khartoum avant d’émigrer en Grande-Bretagne, en 1974, avec Hania, son épouse. A l’université de Bradford, il a suivi un master en génie élec­trique, qu’il a complété par un doctorat à Birmingham. Il y a donné des cours dans une matière qui était impopulaire à l’époque : les communications mobiles. “Ces communications ne datent pas d’hier, explique-t-il. Mais elles n’ont longtemps concerné qu’un marché restreint, limité par le spectre des radiofréquences… Je ne me doutais pas que ce travail allait me rendre riche.” En 1983, British Telecom lui a proposé le poste de directeur technique de sa filiale Cellnet (aujourd’hui O2), une expérience frustrante. En effet, la société ne semblait pas saisir le potentiel de la nouvelle technologie. Après six ans de combat, Ibrahim a démissionné. “Et que fait un cadre qui démissionne ? feint-il d’interroger. Il devient consultant !” C’est ainsi qu’il a créé MSI (Mobile Systems International), une entreprise qui élabore des spécifications techniques pour les opérateurs. Début 2000, lorsqu’il a vendu MSI à Marconi pour 916 millions de dollars [environ 635 millions d’euros], l’entreprise comptait 17 filiales et 800 salariés, ingénieurs pour la plupart. Ensemble, ils détenaient 30 % des parts de l’entreprise. Juste avant de vendre, Mo Ibrahim a pris soin de créer une autre entreprise. “J’ai remarqué qu’il y avait une espèce de course aux licences d’exploitation un peu partout dans le monde, se souvient-il. Le seul endroit où les licences étaient encore gratuites, c’était en Afrique. Personne ne voulait se lancer sur ce marché…”

    Celtel est né en 1998. Cette fois, c’était un opérateur plutôt qu’un cabinet de conseil. “Nous savions qu’il ne suffirait pas de se promettre de ne pas verser de pots-de-vin, explique-t-il.Nous avons donc décidé qu’aucun employé ne pourrait dépenser plus de 30 000 dollars sans la signature de l’ensemble des membres du conseil d’administration. Et j’ai dit à tous les membres du conseil que je voulais leur numéro de téléphone, celui de leur femme, de leurs télécopieurs, à la maison comme en vacances. Et, s’ils avaient une maîtresse, je voulais aussi avoir son numéro…” Cette stratégie s’est révélée payante. “Si l’un de nos cadres est soumis à des pressions, tout ce qu’il peut faire, c’est dire : ‘Combien voulez-vous ? 2 millions ? Je vais devoir rédiger une requête au conseil d’administration.’ Une fois que les gens eurent compris notre manière de fonctionner, nous n’avons plus eu de problèmes !” La fortune ne s’est pas fait attendre. Entre 1999 et 2004, le nombre de portables sur le continent africain a connu une hausse exponentielle, passant de 7,5 millions à 76,8 millions, soit une augmentation annuelle moyenne de 58 %. “N’importe où en Afrique, il est impossible de quitter un chauffeur de taxi sans qu’il vous donne son numéro de portable”, explique Richard Dowden, directeur de la Société royale africaine. “Dans les marchés nigérians, il est courant de voir des femmes comparer le prix des pommes de terre avec celui pratiqué dans le village voisin… En Somalie, les nomades utilisent leur cellulaire pour décider du meilleur moment pour abattre leurs bêtes.”

    Mais le mobile a fait plus pour l’Afrique. Lors des élections ghanéennes de 2000, les stations de radio ont demandé à la population d’appeler pour dénoncer des irrégularités ou des tentatives d’intimidation, et d’en rendre compte en direct. Selon Stephen Chan, professeur à l’Ecole d’études orientales et africaines (SOAS), le gouvernement zimbabwéen a mis trois mois pour falsifier les résultats des élections de 2008 parce que les véritables résultats étaient transmis par téléphone portable depuis les bureaux de vote, plus vite qu’ils ne pouvaient être falsifiés… Richard Dowden émet également l’hypothèse selon laquelle le génocide du Rwanda ne pourrait plus se produire aujourd’hui, car le monde entier en serait informé très rapidement. Lorsque Celtel a été vendu en 2004 pour 3,4 milliards de dollars, le personnel s’est partagé 500 millions de dollars. Une centaine de salariés, Africains pour la plupart, sont devenus millionnaires. Mo Ibrahim, lui, avait déjà un nouveau projet : créer un prix pour récompenser la bonne gouvernance en Afrique. Son initiative a tout de suite rencontré un écho. “Les gens étaient intéressés par le prix, mais aussi par mon père, qui leur semblait être un homme qui va au bout des choses”, explique Hadeel Ibrahim, récemment diplômée de l’université de Bristol en politique et philosophie. “Personne n’est capable de bosser autant que mon père ! Une fois, nous étions en vacances, coincés dans un bouchon. La circulation a soudainement repris et mon père s’est mis à parler des particules qui s’amalgament. Il s’intéresse à tout ce qui l’entoure et vous apprend des trucs en permanence…” En octobre 2007, le premier prix Mo Ibrahim a été attribué à l’ancien président du Mozambique Joaquim Chissano, qui avait sorti son pays de la violence et de la famine dans les années 1980. Après deux mandats, il avait renoncé à se présenter – alors que la Constitution le lui permettait –, préférant se consacrer au développement des institutions démocratiques. En 2008, le prix a été attribué à Festus Mogae, ancien président du Botswana, dont le pays était déjà un exemple pour le reste de l’Afrique lorsqu’il est arrivé au pouvoir, mais qui a assuré la stabilité et la prospérité durant son mandat, malgré l’épidémie de sida et la présence d’importantes richesses minières, une tentation pour tous les hommes politiques… Ce que fait Mo Ibrahim peut paraître paradoxal. L’homme d’affaires, qui se targue de n’avoir jamais versé de pots-de-vin, semble maintenant soudoyer les hommes politiques africains. A ses yeux, cette récompense donne aux hommes politiques du continent noir une option qu’ils n’avaient pas auparavant. Par le passé, un dirigeant pouvait, à la fin de son mandat, choisir entre “la pauvreté relative, un nouveau mandat ou la corruption”. Le prix Mo Ibrahim ne peut concurrencer les sommes obtenues par le biais d’importants contrats miniers et du détournement d’aides, mais il offre aux dirigeants une alternative.

    A Alexandrie, plusieurs journalistes africains ont voulu savoir comment Festus Mogae prévoyait de dépenser sa dotation. La question a visiblement irrité Mo Ibrahim, généralement courtois. “Je ne vous demande pas comment vous dépensez votre salaire”, a-t-il répondu, exaspéré. “Tony Blair est payé 500 000 dollars pour un discours et personne ne lui demande comment il prévoit de les dépenser. N’oubliez pas que la récompense octroyée par mon prix ne provient pas des contribuables.”

    Plus tard, dans sa suite monégasque, Mo Ibrahim est revenu sur ce point. “Je suis un peu surpris que l’on fasse tant d’histoires alors que l’on n’en fait pas pour le Nobel. Le fait que certains dirigeants africains soient capables de voler des milliards de dollars ne signifie pas qu’on ne doive pas donner d’argent à ceux qui ne le font pas…”

     

    Chronologie

    Mohamed “Mo”
    • 1946
    Naissance de Mohamed “Mo” Ibrahim au Soudan.

    • 1985
    Directeur technique de Cellnet, filiale de British Telecom, il lance le premier téléphone cellulaire au Royaume-Uni.

    • 1989
    Il fonde Mobile Systems International, une entreprise de conseil en téléphonie mobile qu’il revendra en 2000.

    • 1998
    Il lance Celtel, une entreprise de téléphonie pour l’Afrique, qui devient opérateur dans seize pays et qu’il revendra en 2004 à MTC Koweit.

    • 2004
    Il crée la fondation Mo Ibrahim, qui a pour vocation d’améliorer la gouvernance en Afrique et de lutter contre la corruption.

    • 2008
    Le titre de Britannique noir le plus influent de l’époque lui est décerné.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :