• Notre été des extrêmes

    Notre été des extrêmes

    Stefan Rahmstorf

    BERLIN – Cet été est l’un des plus extrêmes en terme de climat en Russie, au Pakistan, en Chine, en Europe, en Arctique – un peu partout, en fait. Mais tout cela est-t-il en lien avec le réchauffement climatique et les émissions humaines sont-elles à blâmer ?

    Bien qu’il ne puisse être scientifiquement confirmé (ni infirmé, d’ailleurs) que le réchauffement climatique soit la cause de quelque événement extrême particulier, nous pouvons dire qu’il contribue très vraisemblablement à toutes sortes d’effets météorologiques à la fois plus fréquents et plus sévères.

    Le centre de la Russie subit depuis des semaines la plus grosse canicule de son histoire, à l’origine probablement de milliers de morts. En conséquence de la sécheresse et de la canicule, plus de 500 feux de forêt incontrôlables se sont déclarés, baignant Moscou dans un nuage de fumée étouffante et menaçant plusieurs installations nucléaires. Le gouvernement russe a interdit l’exportation de blé, entrainant ainsi l’explosion des prix des céréales dans le monde.

    Simultanément, le Pakistan se débat avec des inondations sans précédent qui ont déjà couté la vie à des milliers de personnes et sinistré des millions d’autres. En Chine, des crues subites ont aussi provoqué la mort de plus d’un millier de personnes et détruit plus d’un million d’habitations. A une moindre échelle, des pays européens comme l’Allemagne, la Pologne et la République Tchèque sont accablés par de sérieuses inondations.

    Dans le même temps, les températures globales des derniers mois ont atteint leurs plus hauts niveaux depuis les premiers enregistrements remontant à 130 ans. La calotte glacière de l’Arctique a atteint son plus bas niveau jamais enregistré pour un mois de juin. Au Groenland, deux énormes blocs de glace se sont détachés en juillet et août.

    Ces évènements ont-ils un lien entre eux ?

    L’observation individuelle des occurrences extrêmes ne permet pas de révéler leur cause, tout comme regarder quelques scènes d’un film ne révèle rien sur l’intrigue. Mais, considérés dans un contexte plus large, et à l’aide de la logique physique, de larges aspects de l’intrigue peuvent être compris.

    Cette décennie a été marquée par un nombre étonnant d’extrêmes. En 2003, la plus grosse canicule vécue de mémoire d’homme a très largement dépassé les maxima de températures jamais enregistrés jusque là et causât la mort de 70 000 personnes en Europe. En 2005, la saison des ouragans la plus sévère jamais connue en Atlantique a ravagé la Nouvelle Orléans, dépassant tous les records de tempêtes en nombre et en intensité.

    En 2007, la Grèce a été ravagée par des feux de forêts sans précédent qui ont failli détruire le site antique d’Olympe. Et le passage du nord-ouest en Arctique est resté pour la première fois de mémoire d’homme libéré des glaces. L’année dernière, plus d’une centaine de personnes sont décédées dans des feux de brousse en Australie, à la suite d’une sécheresse et de températures jamais atteintes auparavant.

    Cet ensemble d’évènements exceptionnels pourrait n’être qu’une étonnante série de malchance. Mais cela est extrêmement improbable. Un coupable bien plus vraisemblable est le réchauffement climatique – une conséquence du fait que cette décennie a été la plus chaude à l’échelle de la planète depuis au moins mille ans.

    Tous les climats sont mus par l’énergie, et c’est le soleil qui en fin de compte fournit cette énergie. Mais le plus gros changement dans le budget énergétique de la Terre est de loin le résultat de l’accumulation dans notre atmosphère depuis plus de cent ans de gaz à effet de serre qui empêchent l’évacuation de la chaleur dans l’espace. Il y a aujourd’hui, en raison des énergies fossiles, un tiers de dioxyde de carbone supplémentaire dans l’atmosphère qu’à aucun moment depuis au moins un million d’années, ainsi que l’ont révélé les carottages effectués dans les glaces antarctiques.

    Les modifications dans le budget énergétique de la planète causées par des variations solaires sont, en comparaison, au moins dix fois moindre. Et cela ne va pas dans le bon sens : le rayonnement solaire ces dernières années est à son plus faible depuis les années 70 lorsque apparurent les premières mesures répertoriées par satellite. Alors, lorsque des évènements climatiques extrêmes sans précédent surviennent, le premier suspect est naturellement le plus important changement atmosphérique subvenu depuis cent ans – et qui est causé par les émissions humaines.

    Le fait que des canicules, comme celle que connaît la Russie, deviennent plus fréquentes et plus fortes dans un monde plus chaud est facilement compréhensible. Les pluies torrentielles deviendront elles aussi plus fréquentes et intenses dans un climat plus chaud en conséquence d’un autre fait simple de la physique : l’air chaud peut contenir plus d’humidité. Pour chaque degré Celsius de réchauffement, 7% d’eau supplémentaire s’échappent en pluies des masses d’air saturées. Le réchauffement augmente aussi le risque de sécheresse : même là où les chutes de pluies ne faiblissent pas, l’augmentation de l’évaporation assèche les sols.

    L’effet du dioxyde de carbone peut aussi modifier les mouvements circulatoires atmosphériques habituels ce qui contribue à aggraver les vagues de chaleur, les sécheresses ou les pluies torrentielles dans certaines régions, ou à les atténuer ailleurs. Le problème est qu’une atténuation de ces extrêmes auxquels nous sommes déjà habitués n’apporte que de modestes bénéfices, alors que les nouveaux extrêmes auxquels nous ne sommes pas habitués peuvent être dévastateurs, comme le démontrent les évènements récents au Pakistan.

    Les phénomènes de cet été montrent combien nos sociétés sont vulnérables aux extrêmes climatiques. Mais ce que nous constatons aujourd’hui n’advient qu’avec un réchauffement global de 0,8º Celsius. Avec une action rapide et décisive, nous pouvons encore limiter le réchauffement climatique à un total de 2° Celsius ou même un peu moins. Un tel réchauffement exigerait déjà un effort massif pour s’adapter aux extrêmes climatiques et à la montée du niveau des eaux – et il doit être mis en ouvre dès aujourd’hui.

    Avec des mesures limitées, comme celles promises par les gouvernements à Copenhague en décembre dernier, nous serons aux alentours de 3 à 4º Celsius de réchauffement climatique. Ceci devrait assurément dépasser la capacité de nombreuses sociétés et écosystèmes à s’adapter. Et si nous n’agissons pas du tout, la planète pourrait même subir un réchauffement de l’ordre de 5 à 7º Celsius d’ici à la fin du siècle – et plus après. Choisir cette dernière option en toute connaissance de cause serait de la folie.

    Nous devons admettre les faits : nos émissions de gaz à effet de serre sont probablement en partie responsables des extrêmes vécus cet été. S’accrocher à l’espoir que tout cela est arrivé par hasard, et que tout cela est naturel, semble naïf. Espérons que les extrêmes de cet été constitueront un dernier signal d’alerte pour les hommes politiques, les hommes d’affaire et les citoyens de notre planète.

    Stefan Rahmstorf enseigne la physique des océans à l’université de Potsdam et est membre du Conseil consultatif allemand pour le changement climatique. Son dernier ouvrage paru The Climate Crisis(co-écrit avec David Archer) (La crise climatique, ndt).

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org.
    Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats.


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