• « Notre goût pour la vitesse nous aveugle »

    Le nouveau livre de jean-louis servan-schreiber, « Trop Vite », est sorti le 6 mai

    « Notre goût pour la vitesse nous aveugle »  

    Essayiste, créateur de journaux, patron de presse, Jean-Louis Servan-Schreiber mène de longue date une réflexion sur le temps. Dans son troisième ouvrage consacré à ce thème, il met en garde contre les dangers du « court-termisme ». Dans l’entretien ci-dessous, il appelle de ses vœux un retour à la conscience du temps long.

    Jean-Louis Servan-Schreiber, après « L’Art du temps » en 1983 et le « Nouvel Art du temps » en 2000, vous publiez un troisième livre consacré à ce thème, intitulé « Trop vite ». Et cette fois, on trouve dans vos propos une forte dimension critique sur ce que vous appelez « la pandémie du court termisme ».Plutôt que d’une critique, qui serait une posture prétentieuse pour le journaliste que je suis, je préfère parler d’alerte. J’observe une dégradation de notre rapport au temps. En écrivant ce livre, j’ai simplement voulu attirer l’attention sur notre syndrome collectif de soumission à la vitesse, et sur son corollaire, le « court-termisme » généralisé. C’est un fait : le temps court domine nos processus de décision, qu’ils soient politiques, économiques ou financiers, comme nos relations aux autres ou nos actes de consommateurs. Cette forme de dérive ne cesse de raccourcir notre horizon de réflexion. Je résume cette course effrénée d’une métaphore : nous sommes aujourd’hui collectivement passagers d’une voiture dont la portée des phares diminue en proportion de son accélération.

    Pouvez-vous nous donner, dans l’actualité récente, un exemple de cette dictature du court terme ?

    L’exemple qui a le plus frappé l’opinion, c’est celui de la crise financière que nous venons de traverser. Le monde a découvert à cette occasion que l’horizon de temps d’un trader, c’était la fin de sa journée ! Une journée durant laquelle, en quelques clics et grâce à l’immédiateté fournie par les  réseaux de communication, il était capable de manier des millions. Quand la crise est arrivée, on a vu ces mêmes traders, souvent très jeunes et qui n’avaient connu que des cycles de hausse, perdre tout repère. Car ce culte de l’immédiateté, de l’enrichissement rapide et facile s’est accompagné d’une perte de mémoire collective. C’est ainsi que l’on a pu faire croire que des particuliers sans capitaux pouvaient devenir propriétaires du jour au lendemain grâce à des crédits immobiliers particulièrement complexes, fruit d’une ingénierie financière innovante. On a même réussi à nous persuader que ces crédits se remboursaient tout seuls, à mesure que la valeur du bien acquis progressait. Tout ceci s’est écroulé quand la réalité a repris le dessus : celle des inexorables oscillations du marché immobilier.

    D’une façon générale, diriez-vous que ces travers « court-termistes » se sont accentués au cours des dernières années ?

    Oui, le phénomène s’aggrave, du fait de l’accélération et de l’encombrement de notre présent. Notre XXIe siècle, bien qu’encore jeune, ne ressemble déjà plus à celui qui l’a précédé. La transmission des données par l’électronique a accéléré leur circulation au point de dépasser la notion de vitesse par l’instantanéité de l’information et des décisions. Tout ceci exerce sur nous une pression accrue, alors que paradoxalement, en un siècle, nous avons doublé notre durée de vie et réduit de moitié notre temps de travail. Ajoutés aux moyens techniques à notre disposition, ces phénomènes auraient dû nous permettre d’augmenter notre temps disponible. Or c’est le contraire qui s’est produit. Nous continuons à trouver que tout va trop vite, que nous ne parvenons pas à faire ce qui est nécessaire, encore moins ce que nous aimerions faire… En réalité, nous ne manquons pas de temps, puisque ce dernier est immuable. C’est notre emploi de ce temps qui pose problème. L’encombrement de notre temps provient de la pléthore des désirs et de sollicitations.

    Mais pourquoi, selon vous, aimons-nous à ce point la vitesse ?

    C’est une question que je me suis longtemps posée. La vitesse est une conséquence de notre programmation génétique. Les possibilités de notre cerveau dépassent de très loin celles de notre corps. La vitesse est venue de notre ambition de compenser la modestie de nos performances physiques par notre capacité inventive. D’où l’arrivée du machinisme qui a permis de démultiplier à l’infini la force de la seule main-d’œuvre. Un accélérateur majeur du progrès. Si la vitesse est devenue centrale pour la planète, c’est non seulement pour ses prouesses scientifiques mais aussi parce qu’elle est idéologiquement neutre. Elle ne froisse personne, elle n’est pas sujette à interprétation, elle se mesure, donc elle ne prête pas à contestation. Mais en même temps, cette vitesse dépasse la capacité de nos cerveaux au point qu’elle les rend myopes sur les conséquences qui en résultent.

    A vous entendre et à vous lire, c’est le risque que nous courons aujourd’hui ?

    Oui, nous nous mettons en danger. Pour ne pas avoir vu venir le point d’excès. Nous avons atteint le moment de basculement à partir duquel se produit une dégradation de notre performance, une perte d’efficacité globale de la machine. Chacun peut le constater : nous sommes incapables de faire face aux impératifs de réformes, aux prises de décisions fondamentales, que ce soit dans le domaine politique, financier ou environnemental. Nous ne sommes même plus conscients de ce que l’excès de consommation a d’inutile, voire d’aliénant…

    Dans le contexte que vous décrivez, quel doit être le rôle d’un dirigeant politique ?

    Nos dirigeants sont confrontés en direct à une opinion publique sensibilisée par le bombardement d’information et qui s’exprime à travers les sondages et Internet. Qu’il le veuille ou non, un homme d’Etat doit désormais composer avec ce cocktail instable. La tentation des gouvernements, que l’on voit d’ailleurs à l’œuvre en France, est de répondre à ces contraintes par une accélération du processus législatif, quitte à transiger sur la qualité des lois produites. Nicolas Sarkozy reflète assez bien les dilemmes des problèmes qui se posent aujourd’hui à un leader politique. Il a été élu en 2007 sur la promesse d’aller vite en matière de réforme. Ce qu’il a tenté de faire. Pourtant, les Français sont déçus. Ce que n’a pas suffisamment pris en compte le président, c’est le basculement de notre système politique vers la démocratie d’opinion. Cette pression quotidienne le place en mode réactif et réduit son horizon de temps. Elle le place en situation constante de devoir arbitrer : à quel moment faut-il prendre de vitesse l’opinion ? A quel moment faut-il temporiser ? C’est un problème pour lui, mais c’est aussi devenu un problème pour la démocratie…

    A vos yeux, la déviance « court-termiste » serait donc une menace pour la démocratie ?

    Ne dramatisons pas, je ne suis pas catastrophiste ! Je dis simplement que nous sommes sur une pente glissante. La démocratie est fragilisée dès lors qu’elle ne démontre plus son efficacité. A partir du moment où l’on multiplie les élections, les sondages, avec un électorat de mieux en mieux formé, informé, donc plus averti et plus méfiant aussi, alors c’est inévitable : le dirigeant politique devient extrêmement prudent, adopte en permanence une posture électorale. Comment gouverner à long terme dans ces conditions ?

    Dans le fond, l’idéal serait de n’avoir de comptes à rendre à personne…

    Je ne préconise pas la dictature. Fondamentalement, je ne suis pas inquiet pour la démocratie car elle est désormais solidement enracinée dans nos sociétés. Mais il devient urgent de répondre à sa perte d’efficacité, à sa baisse de rendement. C’est justement parce que le socle est solide, que nous partageons des valeurs communes, que nous pouvons nous permettre d’imaginer des moments de pleins pouvoirs, dans certains domaines de l’action politique. En matière de finances publiques en particulier…

    Vous êtes journaliste, vous avez créé et dirigé plusieurs journaux, et pourtant vous évoquez dans votre livre l’excès de transparence qui, selon vous, bride l’action.

    Je crois en effet qu’aucun dirigeant, politique ou économique, ne peut gouverner ou diriger convenablement dans la transparence la plus complète. De ce point de vue, l’immédiateté de l’information est dangereuse, car il n’y a plus de recul, ni de temps de la réflexion. Cette transparence excessive, on en mesure aussi les dégâts dans le monde de l’entreprise. Prenez l’exemple d’un PDG. Il est sous l’œil constant des médias et des marchés financiers. Il est tenu de publier des résultats trimestriels qui ne reflètent qu’une vérité très partielle sur la situation de son groupe, quand ils ne conduisent pas à la publication de faux bilans. Il n’y a pas si longtemps, un patron présentait à son conseil d’administration un plan stratégique à cinq ans. Puis nous sommes passés à une durée de trois ans. Aujourd’hui, connaissez-vous beaucoup de chefs d’entreprise qui se risquent à prévoir sérieusement au-delà d’un an ? Le futur semble être devenu inaccessible.

    Mais les entreprises, elles, se projettent encore sur le long terme !

    Bien entendu, dans les entreprises qui ont des rythmes d’investissement longs, comme dans l’énergie ou les infrastructures, on est contraint de prendre encore le temps nécessaire. Mais regardez ce qui se passe dans l’industrie automobile, en pleine course au changement technologique. C’est à qui fera l’annonce la plus rapide, alors que chacun sait que les nouveaux modèles en question ne seront pas au point avant plusieurs années. Une fébrilité généralisée s’est emparée des industries les plus traditionnelles. Tout ceci influe de façon considérable sur le profil même des dirigeants. Autrefois, il fallait des capitaines d’industrie capables de mener des projets de long terme. Aujourd’hui, nos entreprises sont plutôt dirigées par des managers professionnels sélectionnés pour leur aptitude à « produire » rapidement des résultats pour leurs actionnaires, de plus en plus exigeants. Leur priorité n’est plus les meilleurs produits, mais les plus gros profits.

    A la fin de votre ouvrage, vous invitez vos lecteurs à s’interroger : sommes-nous prêts, collectivement et individuellement, à changer de comportement pour sortir de cette « spirale périlleuse » ? Mais vous-même, savez-vous prendre votre temps ?

    Je me crée autant que je peux du temps pour la réflexion. Comme j’ai la chance d’être allergique au stress, je sens instinctivement quand il est nécessaire de lever le pied. Un gage de santé. J’ai constaté, par exemple, que le voyage peut y aider. Faire un Paris-New York avec pour seul compagnon un hublot est un moment de méditation. Drôle de paradoxe : c’est dans un avion qui va très vite que je récupère le rythme d’une réflexion sereine.

    PROPOS RECUEILLIS PAR
    DANIEL FORTIN ET PASCAL POGAM

    Dans « Trop vite », son nouvel essai (paru chezAlbin Michel, 199 pages, 15 euros),Jean-Louis Servan-Schreiberausculte la dégradation de notre rapport au temps.Tim Perceval

       

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