• Nourrir l'humanité avec quel type d'agriculture

    Nourrir l’humanité : avec quel type d’agriculture?

    Jean Gadrey

    Après une période de gavage festif pour beaucoup (mais de manque de tout pour toujours les mêmes : huit millions de pauvres en France selon des chiffres qui sont probablement sous-estimés), difficile de commencer l’année avec des vœux sur la fin de la faim dans le monde.

    Comme c’est quand même, avec le réchauffement climatique, l’autre grande menace sur la survie de centaines de millions de gens, comme ces deux grandes questions sont liées, et comme des émeutes de la faim vont probablement et malheureusement se manifester dès 2010 ou 2011 (sauf si…), allons-y, avec une question qui relie préoccupations écologiques et développement humain de base : le bio moderne (l’agroécologie) peut-il nourrir l’humanité ? A-t-il ou aura-t-il des rendements suffisants et durables, sachant qu’il a d’importantes vertus écologiques mais que cela ne suffit pas pour nourrir les 9 milliards de personnes anticipées en 2050 ?

    Quand on n’est pas spécialiste, pas d’autre solution que d’aller à la pêche aux informations contradictoires dans des livres (dont celui de Bruno Parmentier, « Nourrir l’humanité »), articles (de très bons dans Alternatives économiques, dont le récent hors série sur l’économie durable, des analyses de Jacques Berthelot, etc.), ou des textes en lignes (ne loupez pas celui-ci). J’ai également consulté des analyses favorables à l’agriculture productiviste, aux OGM et aux agrocarburants, mais il ne faut pas me demander de leur faire de la pub sur ce blog : ces thèses font déjà l’objet d’un lobbying invraisemblable, et Monsanto s’est vue décerner le « prix de la sirène en colère », celui du « pire lobbying climatique » à Copenhague (lire absolument ceci).

    J’ai fini par dénicher une analyse superbe d’Olivier de Schutter, le rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation, qui a succédé à Jean Ziegler en 2008. C’est un long entretien avec la presse africaine, qui date d’août 2009. Il mérite une lecture complète, mais en voici des extraits.

    LE CONTEXTE

    « La hausse des prix des denrées alimentaires sur les marchés internationaux affecte lourdement la balance des paiements et la balance commerciale des pays pauvres qui sont importateurs nets de nourriture, comme le sont beaucoup de pays d’Afrique sub-saharienne. Or, ces pays restent très vulnérables, en raison de cette dépendance, qui elle-même résulte de TRENTE ANNEES PENDANT LESQUELLES ON N’A PAS ASSEZ INVESTI DANS LES CULTURES VIVRIERES, AFIN DE PRIVILEGIER LES CULTURES D’EXPORTATION, source de devises étrangères. Chacun voit bien que, compte tenu du lien entre les prix des produits agricoles et ceux du pétrole, cette situation est intenable. De nouvelles secousses sont inévitables, tant qu’on n’aura pas agi sur les causes profondes de la volatilité des prix. »

    UNE QUESTION D’OFFRE ET DE DEMANDE ?

    Question : The Economist soutient que tant que les rendements agricoles ne progresseront pas dans les pays pauvres, l’équilibre entre l’offre et la demande alimentaires restera précaire. Etes-vous d’accord avec ces propos ?

    « Sans être fausse, cette analyse est fortement réductrice. D’abord, elle se focalise sur l’offre, sans réfléchir à la demande – or, l’appétit des pays du Nord pour les protéines animales, et plus récemment notre soif des agrocarburants, sont pour beaucoup dans la réduction des stocks et les tensions entre offre et demande sur les marchés internationaux. Ensuite et surtout, IL EST DANGEREUX DE REDUIRE LE PROBLEME DE LA FAIM A LA QUESTION DE L’EQUILIBRE ENTRE OFFRE ET DEMANDE. Les récoltes de 2008 ont été historiquement excellentes, mais le nombre de personnes affamées a crû notablement. Pourquoi ? Pas parce qu’on ne produit pas assez. Mais, parce que le pouvoir d’achat des pauvres n’a pas progressé suffisamment ; parce que 80 % des familles n’ont accès à aucune forme de protection sociale ; et parce que les plus petits paysans ne sont pas suffisamment soutenus. On ne peut pas réfléchir la production sans penser aussi à la distribution. »

    POURQUOI L’AGRICULTURE A ETE NEGLIGEE, CONDUISANT A UN DESASTRE

    « L’agriculture dans beaucoup de pays en développement a été négligée depuis le début des années 1980, aussi bien dans les politiques de coopération au développement (où la proportion consacrée à l’agriculture est passée de 18% en 1980 à 4% en 2007) que dans les budgets nationaux. Il y a trois raisons à cela.
    1) D’abord, compte tenu des soutiens considérables, y compris sous forme de subsides à l’exportation, bénéficiant aux producteurs agricoles des pays de l’OCDE – pour un montant de 258 milliards de dollars en 2007, pour ne citer qu’un chiffre –, et compte tenu aussi de la très forte compétitivité de l’agriculture dans des pays tels que l’Argentine, le Brésil, la Thaïlande ou l’Uruguay, le secteur agricole n’était pas vu comme rentable dans la plupart des pays en développement, et notamment dans les pays les moins avancés : pourquoi miser sur l’agriculture, alors que ce secteur paraissait voué à demeurer non compétitif ? Plutôt que de renforcer l’agriculture paysanne et familiale, il a paru plus simple d’exporter des matières premières – minerais, pétrole, diamant – ou des cultures de rente – coton, café, thé, tabac — et d’importer des denrées alimentaires, souvent transformées.
    2) Ensuite, les plans d’ajustement structurel des années 1980 ont conduit à un retrait de l’Etat de la production, par exemple par l’organisation de filières ou par des mécanismes de soutien aux prix, afin de laisser jouer la « vérité des prix » – or le secteur privé n’a pas pris le relais, et l’agriculture a été, parfois littéralement, désertée.
    3) Enfin – et cette troisième raison explique en partie les deux précédentes – les petits paysans, dispersés dans les campagnes, sont relativement marginalisés politiquement : leurs intérêts n’ont pas pesé lourd face à ceux des populations des villes, en faveur desquelles on a fait le choix d’importer à bas prix des denrées alimentaires achetées sur les marchés internationaux, et de recourir à l’aide alimentaire, même si ceci pouvait nuire aux producteurs locaux et accélérer l’exode rural. Nous avons là tous les ingrédients du désastre dont nous payons aujourd’hui le prix. »

    UNE QUESTION D’INTRANTS ?

    Question : dans un pays comme le Mali, le grand problème de la culture agricole est l’absence de débouchés, mais également la difficulté d’accès aux intrants. Avez-vous des recommandations sur cet aspect ?

    « Je ne conteste pas l’importance des intrants pour la viabilité de l’agriculture, dans le court terme : je relève d’ailleurs que les prix des engrais et pesticides ont grimpé plus vite encore que les prix des denrées alimentaires entre juin 2007 et juin 2008, en lien avec le pic qu’a connu le prix du pétrole, ce qui a rendu intenable la situation des paysans dans beaucoup de pays africains. Mais en même temps, la fourniture d’intrants à prix subsidié ou même gratuitement n’est pas une solution durable ; elle est un palliatif, pas un remède de long terme. La fourniture d’intrants, comme l’aide alimentaire, relève de l’aide humanitaire. Elle ne nous dispense pas de travailler sur les causes structurelles de la faim et de la malnutrition dans les campagnes.
    A MOYEN TERME, IL FAUT PROMOUVOIR DES METHODES AGRICOLES MOINS VORACES EN ENGRAIS CHIMIQUES ET EN PESTICIDES, car ceci contribue à la dégradation des écosystèmes – notamment par l’épuisement des sols, dont les micro-organismes sont chassés, et la pollution des nappes phréatiques. En outre, le recours massif à des intrants accentue la dépendance des paysans vis-à-vis des quelques firmes qui fournissent des intrants, et qui forment un secteur de plus en plus concentré – donc tenté, forcément, d’abuser de son pouvoir économique, d’autant plus qu’il est protégé par le renforcement des droits de propriété intellectuelle sur les semences. UNE AUTRE MANIERE DE PRODUIRE EST PENSABLE : C’EST LA QUE SE SITUE LA SECURITE ALIMENTAIRE A LONG TERME. »

    LES OGM NE SONT PAS LA SOLUTION, L’AGRO-ECOLOGIE EST A PRIVILEGIER

    Question : pour ce qui est de la problématique des Organismes génétiquement modifiés, ceux-ci sont introduis en catimini dans les cultures, souvent sans débat, surtout dans le domaine du coton. Est-ce un phénomène qui vous préoccupe ? Si oui, que comptez-vous faire ?

    « Le débat sur le développement des Ogm est mal engagé. J’observe qu’une forte controverse scientifique et sociale persiste partout dans le monde sur leurs impacts, les risques sur la santé et sur l’environnement, et sur les incertitudes qui entourent leur développement. Certains signes sont inquiétants, comme les croisements entre les variétés modifiées et les variétés locales, au Mexique par exemple, ce qui pourrait mener à une pollution génétique incontrôlée ; ou encore le développement aux Etats-Unis de mauvaises herbes devenues résistantes aux herbicides tels que le Round up, ce qui entraîne une augmentation des pesticides utilisés. En Afrique, j’observe que le Bénin – pays dans lequel je me suis rendu en mars 2009 et que je connais bien pour y enseigné pendant huit ans – a décidé de poursuivre un moratoire sur la culture d’Ogm en autorisant les chercheurs à poursuivre des recherches en milieu confiné. C’est une attitude qui me paraît respecter le principe de précaution tout en autorisant des progrès scientifiques.

    Il y a plus, cependant. Il faut replacer la question des Ogm dans le contexte des choix à faire pour améliorer l’agriculture et l’alimentation. La question n’est pas de savoir si on est en faveur ou hostile aux Ogm en soi – comme si la question ne se posait pas dans des contextes sociaux précis. Elle est de savoir quelle est l’agriculture que nous souhaitons promouvoir, et quelles sont les différentes possibilités d’améliorer nos systèmes et d’innover. IL EXISTE UNE GRANDE DIVERSITE DE POSSIBILITES D’INNOVER EN AGRICULTURE. LES METHODES AGRO-ECOLOGIQUES, QUI INTENSIFIENT LA PRODUCTION EN SE BASANT SUR LES PRINCIPES DE L’ECOLOGIE, ONT UN REEL POTENTIEL. L’agroforesterie a par exemple, en Tanzanie, permis de reverdir les provinces de Shinyanga and Tabora, qui étaient devenus des déserts dans les années 1980. L’application des principes de l’agro-écologie et la promotion des systèmes agro-forestiers sur 350.000 hectares a significativement changé la donne, et a augmenté les revenus des ménages de plus ou moins 500 dollars par an selon le Centre Mondial d’Agroforesterie à Nairobi. En Afrique de l’Ouest, les dispositifs anti-érosifs comme les Zaï ou les cordons pierreux ont des résultats prouvés pour améliorer la rétention d’eau dans les sols. Au Mali, des projets de production de coton sans pesticides chimiques, mais avec des biopesticides, ont parfois été plus rentables pour l’agriculteur que les systèmes conventionnels. Ces projets sont fréquemment menés en participation avec les communautés locales, et dans les zones où vivent les groupes vulnérables : c’est en cela qu’ils participent de la réalisation du droit à l’alimentation.

    La science apportera encore des progrès, naturellement. Mais n’attendons des OGM aucun miracle. Accélérons plutôt, dès à présent, la promotion de ces projets-pilotes fructueux, qui sont de plus cohérents avec l’enjeu du changement climatique. En matière de semences, il faut renforcer et améliorer les systèmes d’échange locaux de semences basés sur les variétés traditionnelles. Il y a des modèles encourageants, où les paysans s’organisent entre eux pour échanger leurs semences, les préserver et les stocker, planifier les besoins futurs…
    Axer la relance agricole sur une augmentation de l’utilisation d’engrais chimiques, c’est prendre un risque de contribuer au changement climatique et renforcer une dépendance vis-à-vis des énergies fossiles : ces engrais sont très énergivores au moment de leur fabrication. Au contraire, INVESTIR DANS LES FORMES D’AGRICULTURE DURABLE PEUT LA FOIS REDUIRE LES EMISSIONS DE GAZ A EFFET DE SERRE, AMENER AU DEVELOPPEMENT DE SYSTEMES AGRICOLES PLUS RESILIENTS AUX EFFETS DU CHANGEMENT CLIMATIQUES, ET MEME STOCKER DU CARBONE, COMME DANS LE CAS DES SYSTEMES AGRO-FORESTIERS. »

    Merci, Monsieur de Schutter. Continuez. Monsanto et les multinationales des agrocarburants ne vous aiment pas, c’est bon signe.

    J'y reviendrais


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