• On ne peut se centrer sur les déficits sans mener une politique sociale

    M. Somavia (OIT) : " On ne peut se centrer sur les déficits sans mener une politique sociale "

     

    ENTRETIEN

    La 99e Conférence internationale de l'Organisation internationale du travail (OIT) s'ouvre le 2 juin à Genève (Suisse), pour deux semaines. La crise économique et financière reste vive alors que la reprise s'amorce dans certains pays. Le directeur général de l'OIT, le Chilien Juan Somavia, s'inquiète des politiques de rigueur mises en place par les gouvernements.



    Quelles doivent être les priorités des gouvernements ?
    La priorité est de s'assurer qu'une reprise économique soutenue se fasse avec une forte croissance de l'emploi. Il sera très difficile de résoudre les problèmes budgétaires si on applique des mesures restrictives qui peuvent mener à une nouvelle récession. La rigueur n'est pas la solution.

    Les niveaux de dette sont très élevés et il faut évidemment les abaisser, mais le G20 s'est déjà penché sur le sujet. Les chefs d'Etat avaient annoncé que la sortie de crise devrait intégrer des politiques de réduction de la dette. Il faut certes prendre en compte la réaction des marchés mais ne pas oublier l'intérêt général : les politiques de rigueur ne peuvent se faire sur le dos des plus vulnérables.

    Le scénario grec vous inquiète-t-il ? Peut-il se généraliser ?
    Le problème n'est pas la Grèce, mais aussi l'Europe, les Etats-Unis, les pays émergents... Ce que l'on fait aujourd'hui en Grèce aura des conséquences sur d'autres pays demain. Les marchés se trompent de timing et risquent la contagion. A long terme, la reprise est dans leur intérêt. Si l'on accule les Etats à ne faire que de la rigueur, l'impact sur la croissance, l'emploi et les recettes sera évident. Sans recettes, les pays auront plus de difficultés à rembourser.

    La réaction à la crise de 2008-2009 s'est faite dans un tout nouveau cadre. Le Fonds monétaire international (FMI) a recommandé des politiques contra-cycliques, keynésiennes qui ont reçu un appui global. Il ne faut pas s'étonner de l'augmentation des déficits publics. De nombreux pays ont compris que la protection sociale répondait à plusieurs besoins, dont l'aide à la croissance et le soutien à la demande interne. On ne peut se centrer seulement sur les déficits sans mener une politique sociale.

    Les gouvernements ont-ils agi suffisamment pour encadrer l'activité des banques ?
    Ils ont mis trop longtemps à décider une politique de régulation. Il y avait un espace pour dicter de nouvelles règles pendant le sauvetage des banques. Cela n'a pas été fait et cela sera plus difficile car les marchés financiers, sauvés par les gouvernements, ont repris de l'assurance. Le système financier doit être au service de l'économie réelle. C'est le retour à une fonction sociale : recevoir l'épargne et prêter pour l'investissement, le commerce et la consommation. La politique a la responsabilité de garantir les équilibres nécessaires : cela ne se fera pas seulement avec le marché.

    Vous semblez plutôt optimiste ?
    Non, je suis inquiet mais j'ai la chance de gérer une organisation tripartite, avec les représentants des gouvernements, des employeurs et des salariés. Nous savons de quoi nous parlons parce que nous sommes l'expression de l'économie réelle dans le système international. Il ne faut pas paniquer. Il faut s'attaquer aux dépenses mais créer les conditions pour des recettes accrues. Je crois que par le dialogue politique et social on peut trouver des solutions équilibrées et équitables.

    Il y a un an, plusieurs chefs d'Etat ont proposé que l'OIT soit invitée au G20, au même titre que l'Organisation mondiale du commerce (OMC), la Banque mondiale et le FMI. Quel en est le bilan ?
    Oui, je dois les remercier, en particulier le président Sarkozy qui a été très actif. Au G20 de novembre 2008, juste après la chute de Lehman Brothers, seule la crise financière était à l'ordre du jour. J'étais assez critique en expliquant les conséquences économiques et sociales de cette crise. A Pittsburgh (Etats-Unis), un an plus tard, le G20 a décidé de mettre le travail décent au coeur des politiques de reprise et a repris notre Pacte mondial pour l'emploi. Les pays ont voulu gérer la crise en intégrant plus nos points de vue.

    Qu'en est-il de la gouvernance que certains chefs d'Etat avaient appelée de leurs voeux ?
    Le problème est la segmentation très forte du système normatif international. Celui-ci ne permet pas de cohérence entre les diverses politiques. Les Etats ont des délégués différents dans ces organismes : aux gouvernements de dire et de décider de manière cohérente à l'OMC, au FMI ou à l'OIT.

    Il faut également reconnaître l'équivalence des normes, qu'elles soient financières, économiques, sociales, environnementales. On a vécu dans un monde où les règles financières et commerciales fixaient le cadre général. On doit aujourd'hui rééquilibrer le système.

    Les normes financières doivent être des instruments, alors que les normes sociales et environnementales sont des objectifs de société. Il faut enfin qu'une mondialisation plus équitable prenne en compte les attentes des salariés, comme celle des petites entreprises, ce qui renforce les responsabilités de l'OIT. La mondialisation ne peut se discuter à huis clos.

    Propos recueillis par Rémi Barroux


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