• Oui, les tensions monétaires actuelles m’inquiètent

    Pascal Lamy Directeur généralde L’Organisation Mondiale du Commerce (OMC)

    Pascal Lamy : « Oui, les tensions monétaires actuelles m’inquiètent »  

    Si la querelle sur les taux de change « s’envenime », des comportements protectionnistes sont à craindre, affirme Pascal Lamy. A trois semaines du sommet du G20 de Séoul, « on a commencé à boucher ce trou béant de la gouvernance économique mondiale », observe-t-il, en mettant toutefois en garde contre un risque de réplique de la crise.

     

    Craignez-vous, à l’instardu Brésil ou de l’Allemagne,une guerre commerciale ?

    Je réserve le mot « guerre » à d’autres circonstances. Mais oui, les tensions monétaires actuelles comportent un risque de friction commerciale qui m’inquiète. Car on a tenu le front proprement depuis deux ans, alors qu’en 2008 rares étaient ceux qui affirmaient qu’il n’y aurait pas de vague protectionniste. Les pays n’ont pas sorti leurs cartes protectionnistes classiques, ce qui a protégé le front monétaire. En revanche, si l’attaque vient du front monétaire, cela fragilisera inévitablement le front commercial. Si la querelle sur les taux de change s’envenime, les pays qui n’ont pas d’outils monétaires ou de change à leur disposition risquent d’aller piocher dans les outils protectionnistes classiques de la politique commerciale. Les décisions de politique de change ou de politique monétaire qui ont une influence sur les taux de change doivent être prises en concertation avec le Fonds monétaire international (FMI) et le G20 compte tenu de leurs conséquences macroéconomiques.

    Pourquoi l’OMC n’intervient-elle pas pour surveiller les tauxde change ?

    L’OMC n’est que le gardien de but ultime, sur cette question. C’est d’abord, selon les textes, la responsabilité du FMI.

    Le FMI a justement été mandaté pour analyser l’impact, surles économies, des tensions actuelles sur les changes !

    Le FMI a dit que le yuan était sous-évalué, mais pas de combien. L’autre question, de savoir si le taux de change chinois a un impact durable sur les échanges, est extrêmement complexe. Chaque fois qu’un iPod est importé aux Etats-Unis, l’intégralité de la valeur déclarée en douane – soit 150 dollars – est imputée comme importation en provenance de Chine. Ce qui creuse un peu plus le déséquilibre commercial entre les deux pays. Or, à y regarder de près, sur ces 150 dollars, moins de 10 proviennent effectivement de Chine, le reste n’est que réexportation. Dans ces conditions, une réévaluation du yuan n’aura qu’un impact modeste sur le prix de vente du produit final et ne rétablira probablement pas la compétitivité des produits concurrents qui seraient fabriqués ailleurs. Mais elle peut contribuer à un meilleur réglage consommation/exportations en Chine.

    Les chiffres du déficit commercial entre Chineet Etats-Unis sont-ils donc faux ?

    Ces chiffres sont vrais du point de vue de la balance des paiements, car il faut bien que les Américains paient les iPod qu’ils importent de Chine. Cependant, une série d’estimations fondées sur le contenu domestique véritable conduit à réduire de moitié, voire plus, la taille du déficit commercial entre les deux pays. Quant à l’impact sur l’emploi, le bilan peut être surprenant : la fabrication d’iPod a représenté  41.000 emplois en 2006, dont 14.000 aux Etats-Unis – parmi lesquels 6.000 spécialistes hautement qualifiés, et donc mieux payés. Au total, les Etats-Unis ont perçu à ce titre 750 millions de dollars, alors que seuls 320 millions de dollars ont bénéficié aux travailleurs non-américains. Le déficit commercial américain donne donc une idée fausse sur la question essentielle, l’emploi. Ce qui change le regard sur la mondialisation, sur les conséquences politiques qu’on en tire et sur l’impression, dans l’opinion, que le monde entier est en train de nous envahir. Autre exemple, qui va dans le même sens : le déficit commercial entre les Etats-Unis et l’Asie (Chine, Japon, Corée) est remarquablement stable depuis 25 ans – de l’ordre de 2 à 3 % du PIB par an.

    La coopération entre le FMIet l’OMC va-t-elle s’accroître ?

    Entre les deux organisations, la coopération est bonne. Le problème, c’est de savoir s’il y a une cohérence entre ce que disent nos pays membres au FMI d’un côté et à l’OMC de l’autre.

    A quoi bon s’évertuer à tenterde conclure un cycle de Doha moribond quand on voit ce que certains pays peuvent gagneren jouant sur les monnaies ?

    D’abord, le cycle de Doha n’est pas moribond. Les négociations sur ledésarmement durent depuis trente- cinq ans, celles sur la pêche à la baleine, depuis vingt ans. C’est normal que celles du cycle de Doha prennent du temps, car les sujets sont lourds. Les négociations avancent trop lentement, mais elles avancent. Ensuite, les pays auxquels vous faites allusion ne gagneront ou ne perdront sur les monnaies qu’à court terme. Une monnaie, ça monte et ça descend, alors que les règles du commerce international sont conçues pour durer.

    Redoutez-vous que ne sortede la crise une contestation forte de la mondialisation ?

    Elle ne s’est pas manifestée davantage durant la crise qu’avant car, derrière la mondialisation, il y a avant tout le moteur technologique, sur lequel on ne reviendra pas. Les progrès de la technologie, notamment dans les communications et les transports, ont été très rapides ces dernières années, ce qui a rapetissé le monde. Il est improbable que le rythme du progrès technologique fléchisse. S’il y a un impact, ce sera sur l’industrie financière.

    Quelles leçons tirez-vous du fonctionnement de l’économie mondiale depuis deux ans ?

    On a commencé à boucher ce trou béant de la gouvernance économique mondiale – l’absence de règles internationales sérieuses pour discipliner l’industrie financière. Ce cap n’avait jamais été franchi précédemment. Les membres du G20 ont eu très envie de coopérer depuis 2008, sur un instrument qui n’était pas impopulaire – dépenser de l’argent public, comme l’a dit Dominique Strauss-Kahn (directeur général du FMI, NDLR) lundi à Shanghai. Les tensions sur les monnaies prouvent qu’ils ont moins envie de coopérer. Or, le coût de la non-coopération serait une rechute. Après le traumatisme qu’a provoqué la crise, on ne pourrait pas faire face de la même manière à une réplique parce qu’il n’y a plus d’argent dans les budgets et parce qu’il y aurait un problème de crédibilité. Or, le risque, en cas de réplique de la crise, serait moins de croissance et moins d’emploi partout.

    Propos recueillis parMarie-Christine COrbier, Richard Hiaultet Dominique Seux

    Pascal Lamy redoute une réplique de la crise alors qu’il n’y a plus d’argent dans les budgets.AFPafp


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