• Papa est allé braquer la banque

    Papa est allé braquer la banque

    Acculés par la crise, des Hongrois sans histoires vont chercher de l’argent une arme à la main.

    Tamás Romhányi | Népszabadság

    Népszabadság (extraits) Budapest

    “Ce matin-là, nous nous sommes encore disputés, raconte la femme de Tamás H. Nous avons quatre prêts à rembourser pour la maison, plus un autre pour la voiture, et Tamás ne trouvait pas de travail. Quand je raconte que mon mari est charpentier, on me dit : ‘C’est un bon métier !’ Tu parles ! Tous les chantiers sont suspendus. Nous avions décidé de rénover une villa de grand standing près de Budapest pour la revendre afin d’acheter un appartement. Tamás a pris un congé sans solde et on s’est lancés. Nous avons contracté le premier emprunt pour acheter la maison, le deuxième pour les matériaux, le troisième pour aménager le jardin et le quatrième pour rembourser les précédents – tout ça à la même agence. Les conseillers feignaient d’ignorer les crédits précédents. Nous avons construit une villa immense. Quand nous avons passé l’annonce, la crise était là. En deux ans et demi, aucun acheteur sérieux n’est venu.

    Tamás n’a pas retrouvé son emploi. Alors, j’ai repris mon poste à l’hôpital avant la fin de mon congé de maternité. Non pas que mon salaire d’infirmière puisse nous tirer d’affaire, mais c’est tout de même un revenu régulier. Tamás supportait de moins en moins l’échec. Je travaille dans la santé depuis assez longtemps pour reconnaître les signes de la dépression. J’ai réussi à l’emmener à l’hôpital, et nous avons cru qu’il s’en tirerait avec un entretien avec un psychologue et des calmants. Mais il a craqué. Puis, en avril, on nous a coupé le gaz.”


    D’après la préfecture de police de Budapest, nombre de braqueurs arrêtés depuis deux ans sont des primo-délinquants aux abois, jusque-là respectueux de la loi. Et ils sont de plus en plus nombreux. Voilà pourquoi, l’été dernier, les sanctions pour vol à main armée ont été alourdies. “Ce n’est qu’après leur arrestation qu’ils réalisent qu’ils encourent une lourde peine – que leur vie est brisée”, constate le colonel Gábor Barsi, chef de la brigade de répression des vols. Malgré sa dépression, ajoute-t-il, Tamás H. avait préparé son coup. Il s’était procuré une perruque blonde et un pistolet neutralisé, puis avait volé une plaque d’immatriculation. Lorsqu’il a brandi son arme en entrant dans la banque, l’agent de sécurité lui a saisi le poignet et, dans le corps-à-corps qui a suivi, un client est venu à la rescousse du garde. Tamás H. a pu s’enfuir et s’est caché pendant deux jours et demi. Lorsque la télévision a diffusé sa photo, il s’est rendu.

    “Vendredi matin, après la dispute habituelle, Tamás a emmené la petite à l’école maternelle, reprend sa femme. A midi, je suis partie travailler. Quand la police m’a téléphoné, j’ai cru que c’était pour saisir la voiture. Mais non, ils voulaient que je me rende immédiatement à la préfecture. L’avocat commis d’office m’a appelée le lundi à minuit pour m’annoncer que Tamás s’était rendu et que le premier interrogatoire avait eu lieu. Il a ajouté que la peine encourue pour un braquage à main armée était de cinq à quinze ans d’emprisonnement.”

    Les trois voleurs s’y sont pris comme des branquignols

    Plusieurs des accusés défendus par Me Péter Csics ont justifié leur acte par la détresse engendrée par la crise. Outre Tamás H., l’avocat a défendu deux pères de famille qui comparaissaient pour braquage : un plombier qui, après avoir dépensé tout son argent dans l’achat de matériaux, n’avait jamais été payé par ses clients, et un installateur de climatiseurs pour des multinationales, dont 29 commandes sur 30 ont été annulées. Selon l’avocat, tous les trois ont pu penser à juste titre qu’ils n’étaient pas responsables de la situation. Leur statut de soutien de famille s’était effondré, et il leur fallait trouver de l’argent. Ils se sont procuré facilement des armes – qui un pistolet 22 mm sur Internet, qui une arme à air comprimé dans un magasin. Leur façon de passer à l’acte té­moigne de leur vulnérabilité : ils s’y sont pris comme des branquignols.

    “Le plombier a garé sa voiture à distance et a pris un vélo pour aller à l’agence, raconte Péter Csics.Il a dissimulé son visage derrière un foulard, est entré et a tiré en l’air. Un policier en congé qui se trouvait là par hasard lui a attrapé le bras, mais il a réussi à s’enfuir. Il a regagné sa voiture à pied tout en continuant à tirer, tandis que le policier, enfourchant son vélo, le poursuivait. Lorsqu’il s’est rendu, il a raconté qu’il n’avait rien mangé depuis deux jours, et les policiers lui ont acheté un sandwich.

    L’installateur de climatiseurs, quant à lui, a jeté son dévolu sur un petit bureau de poste. Il a garé sa vieille voiture, très reconnaissable, devant l’entrée principale, puis, avec son complice d’un jour, il a vidé les caisses. Mais la voiture n’a pas démarré. L’alarme sonnait, la foule a encerclé le véhicule. Après être parvenus à s’enfuir, ils ont patienté une heure dans un lieu désert, puis, sur le chemin de retour, la voiture a calé. Une patrouille s’est arrêtée en leur disant qu’on recherchait une voiture similaire. Les deux hommes lui ont alors remis le pistolet et l’argent. Quant à Tamás H., il s’en est pris à l’agence dont il était client depuis des années et où tous les employés le connaissaient. Et il a garé sa voiture devant l’école de sa fille.”

    “Depuis que Tamás est en prison, nos dépenses ont augmenté, conclut l’épouse du charpentier. Expédier un colis coûte cher, et je dois aussi lui envoyer de l’argent pour qu’il puisse téléphoner. C’est bizarre de savoir qu’il est inculpé pour attaque à main armée. Il est grand et fort, mais il ne ferait pas de mal à une mouche. Il a toujours été révolté de voir des gens se servir dans les rayons et manger sans payer à Auchan. Les policiers m’ont dit qu’en entrant dans la banque il a salué poliment l’agent de sécurité et n’a brandi son arme qu’après.”


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :