• Pesticides et microbes sur les étals de Phnom Penh

    Pesticides et microbes sur les étals de Phnom Penh

    Légumes au sulfite et viandes au formol se retrouvent sur les tables cambodgiennes, affirme l’hebdomadaire francophone de la capitale.

    Cambodge Soir Hebdo



    Natural Agri-Product Marketing Project (NAP) - du Centre d’études sur le développement agricole du Cambodge (CEDAC)
     

    Sur les marchés du pays, il n’est pas rare d’entendre dire que les fruits et légumes  locaux sont bien meilleurs que ceux importés de Thaïlande et du Vietnam. Conséquence du passé troublé de ces dernières décennies, les sols cambodgiens ont été relativement épargnés par les engrais et les pesticides. Mais, dans sa marche effrénée vers le progrès, le pays est en train de rattraper son retard. “De plus en plus d’entreprises importent des pesticides et font de la publicité pour leurs produits”, analyse Keam Makarady, directeur du Programme santé environnement au Centre d’études sur le développement agricole du Cambodge (CEDAC). En 2008, sur 147 engrais chimiques disponibles au Cambodge, 40 à 50 d’entre eux étaient nocifs pour les utilisateurs et les consommateurs ; 51 % des engrais étaient importés du Vietnam, 37 % de Thaïlande. Le Conseil pour le développement du Cambodge notait qu’en l’an 2000 le pays avait dépensé quelque 50 millions de dollars en engrais et pesticides. La même année, une enquête conduite par le CEDAC montrait que sur les 933 agriculteurs interrogés, 67 % utilisaient des pesticides.

    Potentiellement létaux

    Si le Cambodge a bien signé, en 2001, la Convention de Stockholm sur les polluants organiques persistants (POP), l’absence de contrôle aux frontières pose question.

    Sieng Huy, directrice exécutive de ­l’Association des chimistes du Cambodge (ACC), assure que les autorités font leur travail mais que les trafiquants innovent sans cesse pour commercialiser leurs produits. Au sein de l’association, plusieurs chimistes se sont penchés sur leur assiette. Des substances interdites comme le parathion-méthyle, un insecticide, ou l’acide salicylique sont souvent utilisées pour une dizaine de légumes tels que le brocoli de Chine, le haricot, le liseron d’eau ou encore le céleri doux. Le parathion-méthyle est l’une des substances les plus dangereuses au monde. Quant à l’acide salicylique, il a la particularité de donner une belle couleur aux fruits et légumes et de les conserver plus longtemps, mais, utilisé en trop grande quantité, il peut être mortel. Dans un autre genre, l’hydrosulfite de sodium, un agent blanchissant, se trouve dans les pousses de soja, le gingembre, la citronnelle, la noix de coco, ainsi que dans le sucre de palme. “Ce produit peut entraîner des baisses de tension, des douleurs au ventre, des vomissements et, dans certains cas, la mort”, ajoute Sieng Huy.

    Parmi les étudiants du chercheur Chrun Rithy à la faculté agro-industrielle, certains n’oseront sûrement plus manger de porc. L’étude qu’ils ont réalisée cette année, intitulée “Contamination microbienne de la viande de porc crue”, a également de quoi faire froid dans le dos. “Nous avons récupéré de la viande arrivant sur dix des marchés de Phnom Penh, en provenance directe des abattoirs, indique Chrun Rithy. Pour huit d’entre eux, la viande était impropre à la consommation. Elle est transportée sans précaution, ce qui permet aux bactéries de proliférer. Et encore, elle contient probablement davantage de microbes lors de l’achat, car elle n’est pas conservée au frais sur les marchés.”

    Une visite nocturne dans un abattoir de Phnom Penh confirme cet état des lieux : la rusticité des moyens ne permet que d’utiliser la méthode traditionnelle d’égorgement. Le sol ruisselle de sang, les employés travaillent avec leurs habits de tous les jours ou torse nu, sans gants. Les bêtes abattues sont découpées et les morceaux attachés sur des motos qui partent en direction des marchés. Le vétérinaire, qui n’arrive sur place que vers 4 heures du matin, vérifie la viande à l’œil nu – quand celle ci n’a pas déjà été vendue. “Les abattoirs ne sont pas aux normes internationales”, reconnaît Chieng Chum Ly, chef des vétérinaires de Phnom Penh. “Un tel investissement coûterait une vingtaine de millions de dollars par abattoir.” Quant aux accusations de corruption des vétérinaires, qui ont la fâcheuse réputation d’accepter des petits billets pour fermer les yeux sur la viande de mauvaise qualité, le chef des vétérinaires les infirme et défend ses confrères : “Ils ont le sens du devoir et des responsabilités.”

    D’une fraîcheur douteuse

    Chez les commerçants, l’utilisation du formol – ou formaldéhyde – comme con­servateur reste fréquente alors qu’elle est formellement interdite. Selon Sieng Huy, cette substance peut provoquer des évanouissements, des problèmes respiratoires, des diarrhées, voire être létale. Le formaldéhyde a été classé comme cancérigène par le Centre international de recherche sur le cancer, une branche de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Le borax, un sel, est également utilisé pour conserver les poissons, la viande ou les nouilles sèches alors qu’on le soupçonne d’avoir des effets néfastes sur la vessie, la peau et les voies digestives. Le salut viendra-t-il des coquillages, poissons et crustacés ? Rien n’est moins sûr. “Nous avons de gros doutes sur la qualité des produits de la mer”, indique Mao Dareth, chef du bureau de la santé alimentaire et des médicaments à Phnom Penh. Ici aussi, ce sont les conservateurs, comme le formol, qui sont en cause.

    De leur côté, les commerçants du marché central de Phnom Penh se défendent radicalement de tout traitement chimique pour les fruits de mer. “La con­sommation de fruits de mer est devenue très importante dans la capitale, et il est primordial d’avoir des produits de qualité”, estime une responsable de l’entreprise de vente en gros Keang You Seafood, dont le siège est à Sihanoukville et dont l’une des succursales se trouve à Phnom Penh.

    Restent malgré tout de nombreuses zones d’ombre sur la qualité et la fraîcheur des produits de la mer vendus à Phnom Penh. “Ils viennent pour la plupart du Cambodge, mais certains sont importés du Canada, de Thaïlande ou du Vietnam”, explique Sokhom, vendeuse au marché central. “En d’autres termes, les temps de transport sont exorbitants comparés à ce qu’ils devraient être étant donné la chaleur et l’humidité en Asie du Sud-Est.”

    Si, sur les étals des marchés, les produits ont visiblement une apparence normale, il n’est pas interdit de penser que certaines méthodes de conservation n’ont rien de très naturel. Les Phnompenhois continuent à acheter ces denrées et font confiance aux commerçants, à défaut d’autre solution. Parole de Khmer, mieux vaut quand même consommer poissons et fruits de mer sur le littoral.


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