• Pitié pour la Grèce

    Pitié pour la Grèce

                Au Ve siècle avant J.-C., pour financer la guerre du Péloponnèse, la cité d'Athènes avait, à de multiples reprises, emprunté auprès des fonds sacrés et des riches sanctuaires divins. Elle l'avait fait à des taux particulièrement attractifs : jusqu'à une drachme par jour par tranche de cinq talents, soit du 1,22 % par an, selon les calculs de l'historien Léopold Migeotte. De quoi faire rêver aujourd'hui le premier ministre Georges Papandréou, qui doit offrir des rendements supérieurs à 6,5 % pour que des investisseurs acceptent d'acheter ses emprunts. Les dieux de l'Antiquité étaient autrement moins grippe-sous que les gestionnaires de hedge funds.

    Pauvre Grèce, où est née la dette publique, et dont on craint aujourd'hui qu'elle n'en meure. Au bord de la faillite à cause d'une envolée des taux d'intérêt qui rend hors de prix le refinancement de sa dette. Pauvre Grèce, tancée de tous les côtés - Bruxelles, Madrid, Paris, Berlin, Francfort - et accusée de tous les maux : mise en danger de l'euro, pacte avec le diable (Goldman Sachs), tricherie, mensonge, fraude, irresponsabilité, fainéantise. Truqueurs, profiteurs, amateurs, le plus pig des PIGS (Portugal, Irlande, Grèce, Espagne), passager clandestin, pays du Club Med, cueilleurs d'olives. On en passe.

    Tout le monde est bien d'accord pour dire que, depuis dix ans, les gouvernements grecs n'ont pas fait exactement tout ce qu'il fallait pour moderniser et assainir l'économie, qu'ils n'ont pas tout entrepris pour améliorer la compétitivité du pays. O-K. Mais il y a quelque chose d'assez injuste, pour ne pas dire malsain, dans le lynchage dont la Grèce fait l'objet, sentiment qui va au-delà de la sympathie spontanée qu'inspirent les cancres.

    Surtout quand les critiques proviennent des autres gouvernements des pays d'Europe du Sud. Pour éviter que les marchés s'en prennent aux emprunts de son propre pays, José Luis Rodriguez Zapatero ne cesse de répéter que la situation de l'Espagne n'a rien à voir avec celle de la Grèce. Ce en quoi il n'a pas tout à fait tort. A bien des égards, l'économie espagnole est dans un état bien plus préoccupant que celle de la Grèce (chômage, créances douteuses des banques, stocks de logements invendus).

    On est aussi extrêmement gênés quand Bruxelles et Eurostat, l'office des statistiques européennes, affirment tomber des nues en découvrant l'inventivité dont semble avoir fait preuve Athènes pour habiller très élégamment sa dette publique et aguicher les investisseurs.

    A la fin des années 1990 et au début des années 2000, Eurostat avait pourtant déjà toléré que le poste des dépenses militaires ne figure pas dans les déficits grecs. Ce qui avait un peu surpris. Comme le fait de voir l'office accepter ensuite une réévaluation de près de 10 % du PIB grec en y intégrant l'argent noir de l'économie souterraine, dont celui de la prostitution.

    Encore plus gênés quand Mme Merkel et Mme Lagarde s'offusquent à l'idée qu'Athènes ait pu faire appel à une banque américaine pour l'aider à maquiller son bilan. Comme si Paris et Berlin ne s'appuyaient pas elles-mêmes sur les grandes banques de marché anglo-saxonnes pour écouler leurs bons du Trésor et réduire le coût de leur dette. Comme si la Grèce avait le monopole de la créativité comptable. Comme si l'Allemagne et la France n'en avaient pas elles-mêmes usé et abusé (soulte France Télécom, licences UMTS). Comme si Paris, par un extraordinaire tour de passe-passe, ne faisait pas disparaître les 35 milliards d'euros de son grand emprunt de la mesure du déficit public au sens de Maastricht.

    M. Trichet affirme aujourd'hui qu'il est temps que la Grèce corrige une trajectoire " aberrante ". Mais que ne l'a-t-il dit plus tôt, avant que la crise éclate ! Quant à son probable successeur à la présidence de la BCE, l'Allemand Axel Weber, il exclut que le contribuable allemand aide le citoyen grec." Il est impossible de justifier auprès des électeurs qu'on aide un autre pays afin que ce dernier puisse s'épargner les douloureux efforts d'adaptation qu'on a soi-même endurés. "

    Cette philosophie de la souffrance rédemptrice serait toutefois plus convaincante si l'Allemagne n'avait pas mené depuis deux décennies, l'économiste Patrick Artus l'a bien montré, une stratégie économique totalement " non coopérative ". En d'autres termes, ses partenaires ont fait les frais de son égoïsme : hausse des taux d'intérêt après la réunification ayant conduit à l'explosion du système monétaire européen (SME), compression des coûts salariaux destinée à compenser la surévaluation du mark et à regagner des parts de marché au détriment de ses voisins.

    L'Allemagne ne devrait enfin pas oublier que ses exportations ont bien profité, ces dernières années, des booms du crédit et de la demande dans les autres pays européens. " Il faut que l'Allemagne renvoie l'ascenseur ", demande l'éditorialiste du Financial Times Martin Wolf. Ce n'est pas gagné. Le grand syndicat IG Metall vient d'accepter un quasi-gel des salaires pour préserver l'emploi et la compétitivité industriels du pays.

    L'Allemagne, pour avoir un souvenir encore très frais de la fusion des deux marks, est pourtant bien placée pour savoir ce qui fait le succès des unions monétaires : une solidarité et une coopération politique, économique et financière sans faille. Entre la légèreté coupable de la Grèce (2 % du PIB européen) et l'égoïsme très responsable de l'Allemagne (27 % du PIB), quelle est aujourd'hui la vraie menace pour l'euro ? Pas besoin de consulter les oracles pour avoir la réponse.

    Pierre-Antoine Delhommais


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