• Plus éduqués que leurs aînés, les jeunes sont plus conscients de leurs droits

    Zoom Plus éduqués que leurs aînés, les jeunes sont plus conscients de leurs droits

    Vague de crimes aveugles dans les écoles qui ont fait en moins de deux mois quinze morts chez les écoliers dans cinq provinces différentes, épidémie de suicides chez le géant taïwanais Foxconn, où les cadences de travail font craquer les " petites mains " du miracle économique, multiplication de grèves fomentées par des ouvriers narguant l'absence de libertés syndicales : l'été s'annonce chaud en Chine !

    La revendication ouvrière, la hausse de la criminalité et l'expression d'une violence longtemps contenue alarment les autorités de cet Etat-parti hanté par un cauchemar aussi ancien que l'empire du Milieu : l'instabilité sociale.

    Derniers incidents violents en date : le 31 mai, une femme a attaqué au couteau les passagers d'un train circulant dans une province du Nord-Est. Le lendemain, dans le Hunan (centre de la Chine), un garde de sécurité d'une agence de la poste a utilisé ses armes pour mitrailler trois juges d'un tribunal local : l'homme estimait que la séparation des biens consécutive à son divorce n'avait pas fait l'objet d'un jugement équitable...

    Dans un pays au taux de violence jusqu'à présent faible, les médias n'hésitent plus à couvrir de tels événements, que la censure a désormais du mal à passer sous silence : selon des statistiques citées par l'officielle Académie des sciences sociales de Chine en février, le nombre de crimes violents a bondi de 10 % en 2009, avec 5,3 millions de cas d'homicides, de viols et de vols à main armée. Des chiffres qui, selon Pi Yipun, professeur de criminologie à l'université de sciences politiques et du droit de Pékin, illustre le fait que le taux de criminalité avait dû enfler depuis belle lurette, mais que les autorités locales faisaient leur possible pour en diminuer l'ampleur à coups de rapports truqués... " Un taux de criminalité élevé peut affecter les perspectives de promotion des fonctionnaires ", observe M. Pi.

    A la racine du mal, tous les chercheurs s'accordent pour montrer du doigt le fossé des inégalités au coeur d'un système à la fois répressif, injuste et corrompu. Pour Geng Shen, professeur à l'Académie pékinoise des sciences de l'éducation, " des gens se vengent contre la société parce qu'ils ne peuvent s'adapter aux développements sociaux très rapides ".

    " Créer de vrais syndicats " Yu Jianrong, sociologue dans cette même Académie des sciences sociales, va plus loin encore dans une interview accordée au Yazhou Zhoukan (l'" Hebdomadaire de l'Asie "). Il estime que les concepts de " normes " et de " règles " sont devenus en Chine des sous-ensembles un peu flous : en résumé, dit-il, il y a ceux qui, au pouvoir, s'exemptent des normes qu'ils voudraient voir respecter par le reste de la population, ce qui pousse certains à violer, à leur tour, ces règles...

    Dans le quotidien de Canton Nanfang Dushibao, un journaliste raconte que l'un des assaillants des écoles hurlait après avoir été neutralisé : " Ils ne me laissent pas vivre, alors je ne les laisse pas vivre non plus ! " Pour le reporter, le meurtrier voyait en ces " ils " qu'il désignait les représentants d'une classe sociale : l'école en question a la réputation d'accueillir les fils de riches.

    Les problèmes sociaux dans les usines et le mécontentement croissant des ouvriers viennent également de susciter dans la presse chinoise un afflux de commentaires : dans le Nanfang Zhuomo (" Le Week-end du Sud "), publication qui pousse loin sa couverture des questions sociales, on lisait à la mi-mai que " l'angoisse des jeunes issus de la deuxième génération des travailleurs migrants est à l'origine des tentatives de suicide : ils n'ont plus la possibilité de retourner sur leurs terres d'origine et gagnent moins que leurs parents ".

    Des sociologues remarquent que la tranche d'âge des 15-25 ans est en baisse en raison de l'application de la politique de l'enfant unique depuis 1979. Ces jeunes disposent d'un levier plus fort dans des entreprises qui ont un besoin crucial de main-d'oeuvre. Ils sont plus éduqués que leurs aînés, sont plus conscients de leurs droits, regardent la télévision et surfent sur Internet.

    Il n'est donc pas surprenant qu'ils bafouent les réglementations imposées par des syndicats liés au parti et choisissent la grève pour faire valoir leurs exigences. Selon l'économiste Xia Yeliang, professeur à l'université de Pékin, " jusque là, les ouvriers souffraient en silence au travail et ne passaient à l'action qu'en dernière extrémité. Ils sont inquiets des conséquences de leurs actes, puisque le syndicat ne les protégera pas d'éventuelles représailles patronales. La grève chez Honda démontre l'urgence de créer de vrais syndicats pour défendre les intérêts des ouvriers ".

    En Chine populaire, à l'heure du néocapitalisme autoritaire, un tel discours est quasi révolutionnaire. Le célèbre blogueur Wu Yue San Ren a écrit, le 28 mai, un commentaire où il appelle à " réhabiliter la grève et le syndicat "... " Que les médias ne nous disent pas que des grèves sont des "suspensions de la production", s'insurge-t-il. C'est un euphémisme ! Appellerait-on une manifestation une promenade ? Il est temps de construire un système syndical qui puisse régler les conflits entre patrons et ouvriers ! "

    Bruno Philip (Pékin, correspondant

    VerbatimLe récit d'un infiltré chez Foxconn

    LIU ZHIYI, un jeune reporter du Nanfang Zhuomo (" Le Week-end du Sud "), s'est infiltré pendant près d'un mois dans une usine de Foxconn, l'entreprise qui a été marquée par une série de suicides de ses employés.

    Sur place, il a interrogé ses jeunes collègues, " pas pour savoir pourquoi ils mettent fin à leurs jours, plutôt pour comprendre comment ils vivent ". Extraits.

    y Si vous demandez aux ouvriers quels sont leurs rêves, vous avez souvent la même réponse : monter un business, s'enrichir, et ensuite faire ce qui nous plaît. Dans l'usine, ils appellent avec humour leurs chariots hydrauliques des "BMW".

    Evidemment, ils préféreraient posséder une vraie BMW ou au moins "un mode de vie BMW"(...). Ils rêvent souvent, mais souvent, ils détruisent eux-mêmes ces rêves, comme un misérable peintre déchire lui-même ses esquisses : "Si nous continuons à travailler comme ça, on va finir par arrêter de rêver pour le restant de nos vies".

    Ils fabriquent des produits électroniques de pointe pour le monde entier et ils économisent au rythme le plus lent qui soit. Ils ont un code d'accès à un service qui se termine par 888 : comme beaucoup d'hommes d'affaires, ils adorent ce chiffre et ils idolâtrent son équivalent phonétique, "riche".

    Wang Kezhu, un gros travailleur, se plaignait des salaires trop bas, mais quand il s'est renseigné pour suivre des cours à l'extérieur, il "ne comprenait pas un mot" et il a abandonné.

    Il disait qu'avec peu d'éducation, il ne pouvait qu'accepter le premier travail qu'on lui proposait, et que c'était ça son destin. (...) Je lui ai demandé pourquoi il travaillait si dur, mais il ne me répondait jamais. Jusqu'à ce qu'un matin je le vois s'arrêter devant un pilier et soudainement crier "à l'aide".


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