• Portée disparue : une direction chinoise des devises

    Portée disparue : une direction chinoise des devises

    George Soros
     


     

    WASHINGTON – Je partage l’inquiétude qui grandit partout dans le monde à propos du décalage entre les devises. Le Ministre brésilien des finances parle même d’une guerre latente des monnaies ; et il n’est pas si loin de la vérité, car c’est sur les marchés des devises que les différentes politiques économiques et les différents systèmes politiques et économiques interagissent et s’opposent.

    Le système de taux de change dominant est bancal. La Chine a essentiellement fixé le cours de sa monnaie sur le dollar, alors que la plupart des autres devises fluctuent plus ou moins librement. La Chine a un système à deux vitesses dans lequel le compte capital est strictement contrôlé ; la plupart des autres devises ne font pas la distinction entre compte courant et compte capital. Cela entraine une sous-évaluation chronique du renminbi et assure à la Chine un important et persistant excédent de son commerce extérieur.

    Mais surtout, cette situation permet au gouvernement chinois d’écrémer une part significative de la valeur des exportations chinoises sans interférer avec les incitations qui font que les gens travaillent si dur et qui rendent leur travail si productif. Cela a le même effet que la taxation, mais fonctionne bien mieux.

    Ce secret du succès chinois confère au pays un avantage par rapport aux autres pays, parce que le gouvernement peut en toute discrétion utiliser les surplus comme il l’entend. Et cela a protégé la Chine de la crise financière qui a profondément secoué le monde développé. Pour la Chine, la crise fut une manifestation étrange qui ne s’est traduite que par un déclin temporaire de ses exportations.

    Il n’est pas abusif de dire que depuis la crise financière, la Chine s’est retrouvée aux commandes de l’économie mondiale. Les mouvements de sa monnaie ont eu une influence décisive sur les taux de change.

    Lorsque l’euro s’est retrouvé en difficulté plus tôt cette année, la Chine a opté pour une politique attentiste. Le retrait de la Chine en tant qu’acheteur a contribué au déclin de l’euro. Lorsque l’euro est tombé à 1,20 dollar, la Chine a enfin réagi pour préserver le statut international de l’euro. Les achats chinois ont inversé le déclin de l’euro.

    Plus récemment, lorsque le Congrès américain a menacé de prendre des mesures législatives contre les manipulations de la monnaie chinoise, la Chine a autorisé une réévaluation du renminbi de deux points par rapport au dollar. Mais comme la remontée de l’euro, du yen et d’autres monnaies a compensé la chute du dollar, la Chine a préservé son avantage.  

    La position dominante de la Chine est menacée aujourd’hui à la fois par des facteurs internes et externes. L’imminence du ralentissement global a exacerbé les pressions protectionnistes. Des pays comme le Japon, la Corée du Sud et le Brésil interviennent unilatéralement sur le marché des devises. S’ils se mettent à imiter la Chine en imposant des restrictions sur les transferts de capitaux, la Chine perdra certains de ses avantages. Les marchés des devises globaux seraient en outre perturbés et l’économie globale en souffrira.

    Michael Pettis, expert dans le domaine de la Chine, a montré que la consommation, en pourcentage du PIB chinois, a chuté d’un niveau déjà faible de 46% en 2000 à 35,6% en 2009. Les investissements supplémentaires en biens d’équipements n’offrent que des retours très faibles. A partir de maintenant, la consommation devra augmenter beaucoup plus rapidement que le PIB.

    Les considérations externes aussi exigent une réévaluation du renminbi. Mais les ajustements de devises doivent faire partie d’un plan de coordination internationale pour réduire les déséquilibres globaux.

    Les déséquilibres américains sont le miroir de ceux de la Chine. Alors que la Chine est menacée d’inflation, les Etats-Unis sont menacés de déflation. A près de 70% du PIB, la consommation américaine est trop élevée. Les Etats-Unis doivent prendre des mesures de relance budgétaire pour améliorer leur compétitivité plutôt que d’opter pour la soi-disant « détente quantitative » dans leur politique monétaire, laquelle fait pression sur toutes les autres monnaies sauf sur le renminbi.

    Les Etats-Unis ont aussi besoin d’une hausse du renminbi pour réduire leur déficit commercial et alléger le fardeau de la dette accumulée. La Chine, en retour, pouvait accepter un renminbi plus fort et un léger ralentissement du taux de croissance aussi longtemps que la part de la consommation dans son économie était en augmentation et que l’amélioration des niveaux de vie se maintenait. La population chinoise en serait satisfaite ; seuls les exportateurs en souffriraient et les surplus à échoir au gouvernement chinois diminueraient. Une forte réévaluation de la monnaie serait désastreuse, comme l’a déclaré le Premier ministre chinois Wen Jiabao, mais une réévaluation de 10% par an devrait être tolérable.  

    Dans la mesure où le gouvernement chinois est le bénéficiaire direct des excédents de devises, il lui faudrait une extraordinaire préscience pour accepter cette diminution de son pouvoir et pour admettre les avantages d’une coordination de sa politique économique avec celles du reste du monde. Les dirigeants chinois doivent admettre que leur pays ne peut continuer à croître sans prêter plus d’attention aux intérêts de ses partenaires commerciaux.

    La Chine est la seule à pouvoir initier un processus de coopération internationale parce qu’elle peut initier la réévaluation du renminbi. La Chine a déjà développé un mécanisme élaboré de consensus à domicile. Elle doit aller un peu plus loin et engager un processus similaire à l’international. En récompense, elle recevra l’acceptation de son ascension par la communauté internationale.

    Qu’elle l’admette ou non, la Chine est devenue leader mondial. Si elle ne parvient pas à assumer les responsabilités qui découlent de cette position, le système de devises international pourrait s’écrouler en emportant avec lui l’économie mondiale. Quoiqu’il en soit, les excédents commerciaux chinois sont voués à diminuer mais ce serait beaucoup mieux pour la Chine si cela provenait d’une amélioration des niveaux de vie que du déclin de l’économie globale.  

    Les chances d’une issue positive ne sont pas bonnes, mais nous devons tout faire pour parce qu’en l’absence de coopération internationale, le monde devra faire face à une période de fortes turbulences et de perturbations.

    George Soros est à la tête du Fond de Gestion Soros.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats

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