• " Pour que ça marche, il faudrait une sorte de New Deal. Sauf qu'ici, il n'y a pas de Roosevelt "

    " Pour que ça marche, il faudrait une sorte de New Deal. Sauf qu'ici, il n'y a pas de Roosevelt "


    Athènes et Patras (Grèce) Envoyée spéciale
     

     

    REPORTAGE

    Faire la grève le mercredi 5 mai ? Athanase Telonis hésite. " Cela va me coûter ma journée de salaire ", rechigne-t-il. Technicien en radiologie médicale à l'hôpital Sainte-Sophie d'Athènes, ce père de famille gagne 950 euros net par mois. S'y ajoutent entre 100 à 150 euros mensuels, correspondant aux primes et à l'allocation pour les enfants. Ou, plutôt, s'y ajoutaient. Depuis fin mars, austérité oblige, son revenu mensuel a été amputé de 100 euros d'un coup. Le treizième mois aussi a été raboté : 30 % à la trappe !

    Reste le quatorzième mois, équivalent à un mois de salaire de base, versé chaque année en décembre. Un quatorzième mois ? " C'est un truc inventé pour ne pas augmenter les petits salaires ", sourit le fonctionnaire. Tous les employés du secteur public y ont droit. Ou plutôt y avaient droit.

    A l'idée de cette suppression, le paisible Athanase s'enflamme. " Je veux bien me serrer la ceinture. Mais qu'on commence par mettre en prison nos trois cents députés et leurs copains ministres ! Ceux d'aujourd'hui et ceux d'hier. Ceux qui ont fait de l'évasion fiscale un sport national. Ceux qui ont détourné l'argent de l'Etat et de l'Europe, s'exclame-t-il. S'il le faut, je descendrai dans la rue. Avec un couteau... "

    Athanase Telonis n'est pourtant pas un terroriste. Ni un de ces jeunes desperados qui font régulièrement le coup de poing à la fin des manifestations, lançant des pavés contre les banques et guignant la police. Ni même un militant syndicaliste. C'est un Grec ordinaire, l'un des quelque huit cent mille fonctionnaires (sur onze millions d'habitants) que compte le pays.

    Son épouse, la quarantaine comme lui, est secrétaire dans le privé et gagne 650 euros net par mois - " sans prime ", relève-t-il. Pour payer leurs 700 euros mensuels - ils ont contracté un prêt sur quinze ans pour l'achat de leur appartement - et pour pouvoir élever " correctement " leurs deux enfants, Athanase travaille au noir, l'après-midi, une fois fini son service à l'hôpital. Ce qu'il fait ? Le même job de technicien radio, mais dans le privé. Avec un salaire " une fois et demi plus élevé ". En clair, il se débrouille, faisant double journée comme " 80 % des fonctionnaires ", insiste-t-il. Au su et au vu de tous.

    Lui-même, de par sa spécialité, ne peut guère bénéficier de ce qu'on appelle les " petites enveloppes ". Mais il connaît. Quel Grec ne connaît pas ? Dans les hôpitaux comme ailleurs, elles sont si courantes qu'elles passent pour normales. Les médecins cliniciens, les infirmières, les sages-femmes, les anesthésistes... chacun touche sa " petite enveloppe ". Pas si petite, d'ailleurs, à écouter les témoignages, répétitifs et concordants, recueillis à Athènes et Patras. C'est ainsi que Pauline, jeune Française résidant depuis peu dans le Péloponnèse, a abandonné l'idée d'accoucher à l'hôpital public : sans un dessous-de-table de 2 000 euros, lui a-t-on indiqué, le médecin gynécologue, pas plus que l'infirmière ne se donneraient la peine de suivre sa grossesse avec la diligence requise.

    " Si on ne paye pas, l'infirmière de garde ne passe pas. Et le médecin ne vous examine ni avant, ni après l'accouchement ", confirme Caroline Tsaganas, mère de famille française, présidente de l'Association des francophones de l'Achaïe (Péloponnèse). Les " enveloppes " peuvent atteindre, selon le service demandé, de 500 euros jusqu'à 2 000, voire 3 000 euros. Et il en faut souvent plusieurs !

    " Pour la naissance de mon dernier, le médecin m'avait proposé un "kit" : pour 6 000 euros, je pouvais avoir l'équipe au complet - le médecin, l'anesthésiste et la sage-femme ", raconte Mme Tsaganas. Moralité - si l'on peut dire - : " A Patras, quelqu'un de vraiment malade n'a pas d'autre solution que d'aller à Athènes dans une clinique privée. "

    Autrefois médecin dans le public, le docteur Léonidas Goudas travaille aujourd'hui à la maternité privée de Patras. " Depuis dix ans, explique-t-il, le privé a littéralement explosé ", poussant et prospérant sur les ruines du secteur public. Les infirmières de la clinique, payées autour de 800 euros par mois, " le même salaire qu'à l'hôpital ", précise le médecin, ont une " tout autre mentalité ". Le docteur Goudas s'en réjouit : " Ici, le personnel ne fait pas grève. Chacun sait qu'il peut être sanctionné ou viré, si le travail est mal fait. "

    Ce n'est pas le cas, à l'entendre, dans les hôpitaux publics. Les milliards d'euros de dettes accumulés par ces derniers, " sur le dos des contribuables ", sont le fait, assure-t-il, d'une administration corrompue : les laboratoires pharmaceutiques et autres fournisseurs d'équipement médicaux " n'hésitent pas à graisser la patte des médecins ou des directeurs d'hôpitaux ", fulmine-t-il.

    Le secteur public de la santé, unanimement décrit comme moribond, a-t-il un avenir en Grèce ? " Oui, pour les pauvres, répond le docteur Goudas. Et pour les patients qui nécessitent des soins lourds ou très spécialisés. " Quant au projet d'assainissement de l'Union européenne et du Fonds monétaire international, " aucun Grec n'y croit sérieusement ", estime Mme Tsaganas. " Pour que ça marche, ajoute-t-elle, il faudrait une sorte de New Deal. Sauf qu'ici, il n'y a pas de Roosevelt. "

    Catherine Simon


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