• Quand l'euro est devenu un problème américain

    Quand l'euro est devenu un problème américain

    Pour Barack Obama, la crise n'est pas celle de l'Europe, elle est mondiale et menace Wall Street. C'est pourquoi il a fortement incité les Européens à lui apporter une réponse massive

     

    Jadis, les Américains aimaient taquiner les Européens : " Le dollar, c'est notre monnaie, mais votre problème ", avait lancé le secrétaire au Trésor de Richard Nixon, John Connally, en 1971, alors que le billet vert dégringolait. Depuis une semaine, ils sont bien obligés de constater l'inverse. Et de signifier aux Européens sans vraiment rire : " L'euro, c'est votre monnaie, et notre problème. "

    Un homme est entré discrètement dans le marathon effréné des Européens pour sauver leur devise : Barack Obama. La crise menace de contaminer Wall Street et ses banques, tandis qu'un effondrement de l'euro pénaliserait les exportations américaines. C'est donc sous l'oeil inquiet de Washington que les ministres des finances de l'euro, réunis à Bruxelles, ont tiré tard dans la nuit du dimanche 9 mai leur plus grosse cartouche : un système d'aide inédit de 750 milliards d'euros pour soutenir tout pays de la zone attaqué par les marchés. Le lendemain, les Bourses s'envolent. L'euro est sauvé.

    Las. Vendredi 14 mai, c'est la rechute : l'euro tombe à 1,2355 dollar, son plus bas niveau depuis novembre 2008, les Bourses dévissent. Simple ajustement pour les uns, alors que les plans de rigueur ralentissent la croissance. Crise fondamentale pour les autres. " Je doute que la Grèce soit vraiment capable " de rembourser sa dette, lâche jeudi soir Josef Ackermann, le patron de la Deutsche Bank. Vendredi, le quotidien espagnol El Pais publie des propos attribués à Nicolas Sarkozy, qui aurait menacé de quitter la zone euro. Madrid dément. Ces rumeurs sont " presque insultantes ", s'indigne la ministre de l'économie, Christine Lagarde. Enfin, le conseiller de M. Obama, Paul Volcker, relaie les doutes existentiels des Américains sur la devise européenne, construite sans budget fédéral ni union politique : il évoque sa " désintégration possible ".

    Vendredi 7 mai, pourtant, les Européens espéraient souffler. D'Angela Merkel, ils avaient obtenu qu'elle vole enfin au secours de la Grèce. A midi, le Bundestag approuve le plan de sauvetage - 110 milliards d'euros sur trois ans, dont 22,4 apportés par l'Allemagne. Le président de la République, Horst Köhler, promulgue la loi, et nul ne s'inquiète du recours déposé par des universitaires devant la Cour constitutionnelle de Karlsruhe pour suspendre la participation allemande au plan. A juste titre : il sera rejeté dès le lendemain.

    Non, le souci vient de nouveau des marchés. Vendredi, les banques commencent à refuser de se prêter entre elles, alors que l'indice Dow Jones a chuté la veille de 800 points. Le " black swan " (" cygne noir ") revient : ainsi appelle-t-on cette catastrophe que personne n'a prévue. Un cygne noir semblable à la faillite de la banque Lehman Brothers en septembre 2008.

    Vers 14 heures, le secrétaire américain au Trésor, Tim Geithner, tire la sonnette d'alarme lors d'une conférence téléphonique avec les ministres des finances du G7 (Etats-Unis, Japon, Canada, Allemagne, France, Royaume-Uni et Italie). La crise, s'inquiète M. Geithner, n'est plus celle de la Grèce, ni celle de l'Europe, elle est mondiale. Il faut agir vite et massivement. Barack Obama prend le relais. Il téléphone à la chancelière Angela Merkel, en partance pour Bruxelles, et lui fait part de ses inquiétudes. Les deux dirigeants sont d'accord sur la nécessité d'apporter une " réponse forte " à la crise, fait savoir la Maison Blanche. Mais, à Bruxelles, les dirigeants de la zone euro ne sont pas d'accord sur la " réponse forte ".

    M. Sarkozy, que M. Obama n'est pas parvenu à joindre selon l'Elysée, dramatise l'enjeu. Au lieu de rencontrer Mme Merkel en premier, il fait la tournée des autres dirigeants, notamment d'Europe du Sud. Pour encercler l'Allemagne. A 22 heures, on se détend en fêtant l'anniversaire du premier ministre néerlandais Jan Peter Balkenende. Mais les discussions sont âpres. M. Sarkozy fait pression sur le président de la Banque centrale européenne (BCE), Jean-Claude Trichet, pour qu'il achète les obligations des Etats fragilisés par la crise. La chancelière s'agace, défend l'indépendance de la BCE. " Faites votre travail, je ferai le mien ", tranche M. Trichet, qui est le premier à parler de crise " systémique ". Après minuit, on s'accorde sur le principe d'un mécanisme de sauvetage. Sans pouvoir le détailler, ni en préciser le montant.

    Samedi, il apparaît qu'une simple enveloppe de 60 milliards d'euros gérée par la Commission sera insuffisante. Tim Geithner remet la pression sur ses collègues du G7 : le plan en préparation " n'est pas dans l'ordre de grandeur qui convient ".

    Tout doit être bouclé dimanche par les ministres des finances. M. Sarkozy agit depuis l'Elysée. Il a renoncé à participer aux cérémonies de la victoire du 9 mai 1945 sur la place Rouge, à la différence d'Angela Merkel. Dimanche, dans l'avion qui la ramène de Moscou, la chancelière fourbit son plan. Elle veut une aide plafonnée. Evalue la somme nécessaire à 500 milliards d'euros, auxquels s'ajouteront les contributions du Fonds monétaire international (FMI) et de la Commission. Mais elle ne peut se prononcer sans l'aval de ses partenaires de coalition, notamment du vice-chancelier libéral, Guido Westerwelle.

    Dimanche, 15 heures. La réunion des ministres des finances commence mal. Wolfgang Schäuble, le ministre allemand, doit être hospitalisé en urgence : cloué dans une chaise roulante depuis un attentat en 1990, il a fait une réaction allergique à un nouveau médicament. Le directeur du Trésor le remplace provisoirement. Il se montre rigide, comme un fonctionnaire sans instructions. C'est la panique dans les capitales. De Bâle, où sont réunis les banquiers centraux de la planète, M. Trichet ronge son frein : qu'attend Mme Merkel pour approuver le plan ? A plusieurs reprises, il téléphone à l'Elysée, demande où en est le couple franco-allemand. M. Obama s'inquiète aussi. Il s'entretient de nouveau avec Mme Merkel, et lui réclame des mesures " énergiques ". L'Amérique veut aider. A peine M. Obama a-t-il raccroché que la banque centrale américaine se met en position d'intervenir et débloque des dollars, comme elle l'avait fait après la faillite de Lehman Brothers.

    Enfin, vers 18 heures, le président français téléphone à la chancelière. L'on s'accorde sur les fameux 500 milliards d'euros. M. Sarkozy peut alors s'entretenir avec le président américain. L'on se félicite du dispositif... tout en appréhendant la réaction des marchés. " Que fait-on si cela ne marche pas ? ", s'interrogent les deux hommes. " Obama a vraiment pesé sur Merkel. Il a beaucoup aidé ", se réjouit un proche de M. Sarkozy. " Les Américains connaissent ces fichus marchés. Ils avaient la vision large ", salue un banquier central.

    M. Sarkozy rassure M. Trichet : " La BCE doit se sentir confortable car les Etats vont faire un effort sans précédent. " M. Trichet peut obtenir l'aval de son conseil pour acheter la dette des pays en difficulté. Avec une opposition notable : Axel Weber, le président de la Bundesbank et candidat à la succession de M. Trichet, a dit non.

    A l'Elysée, M. Sarkozy réunit François Fillon et quelques ministres, pour montrer aux Français qu'il est sur la brèche et fixer les lignes de communication, avant l'intervention du secrétaire d'Etat aux affaires européennes, Pierre Lellouche, sur France 3 : " Le président voulait une communication très homogène et sobre. On avait l'essentiel du plan, à savoir le montant, mais tout n'était pas tranché ", précise l'Elysée.

    Car à Bruxelles, il faut encore s'entendre sur les modalités. A 18 heures, les résultats des élections régionales en Rhénanie-du-Nord-Westphalie tombent. Angela Merkel y a essuyé une défaite. L'ambiance redevient morose dans les délégations. L'arrivée du second remplaçant de Wolfgang Schäuble, le ministre de l'intérieur Thomas de Maizières, n'arrange rien. Il reste enfermé dans une approche juridique : il veut des prêts bilatéraux, et pas un fonds géré par la Commission européenne, ce qui serait contraire aux traités, d'après les Allemands.

    La BCE fait savoir qu'elle va revenir sur sa doctrine : l'heure n'est plus au juridisme ! Pourtant, les Allemands ne bougent toujours pas. Ils veulent bien un fonds européen, mais pour les autres. Eux feront des prêts bilatéraux. Les Néerlandais exigent le même traitement. La Commission s'agace d'avoir un fonds alimenté uniquement par les pays les plus faibles. Les Polonais craignent de perdre leurs aides régionales si l'argent européen s'envole pour porter secours aux pays de la zone euro... In fine, Français et Italiens obtiennent l'accord des Allemands pour créer, sur une base intergouvernementale, un véhicule ad hoc, comme ce fut fait pour sauver les banques.

    Il est deux heures, la Bourse de Tokyo ouvre. Il faut conclure. M. de Maizières sort de la salle pour téléphoner à la chancellerie. Sept minutes plus tard, il revient, son portable collé à l'oreille. " Alles klar " (" d'accord "), dit-il deux fois. A 2 h 09, l'accord est scellé. " Alleluia, inch Allah ", lance Christine Lagarde. Les Européens diffusent leur communiqué. Dans la foulée, la BCE publie le sien : elle achètera des obligations à risques sur les marchés, parce qu'elle a pris note de l'engagement des Etats à respecter les procédures de déficit excessif. Le G7, enfin, salue l'accord.

    C'est l'euphorie sur les marchés. C'est aussi l'heure des plans d'austérité. Barack Obama assure le service après-vente : lundi, vers 17 heures, il téléphone aux dirigeants portugais et espagnol pour les pousser à prendre des mesures draconiennes. A José Luis Rodriguez Zapatero, il demande des nouvelles de la santé du roi d'Espagne, hospitalisé, puis le félicite pour ses mesures d'austérité " courageuses ", qu'il a lui-même sollicitées. Les Européens peuvent se rassurer : le président des Etats-Unis s'intéresse enfin à eux. Il a su trouver leur numéro de téléphone.

    Arnaud Leparmentier, Corine Lesnes (à Washington), Philippe Ricard et Jean-Pierre Stroobants (à Bruxelles), et Marion Van Renterghem


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