• Quand la Chine se ruinera...

    Quand la Chine se ruinera...

    La croissance chinoise cache un mal potentiellement explosif : les dettes des collectivités locales, qui ont investi sans limites dans des projets colossaux
    Shanghaï Correspondant
     

     

    A une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Shanghaï, la petite localité de Jiangqiao, une terre ingrate où des usines de pressage mécanique côtoient des champs de légumes et des bicoques au ciment fatigué, se prépare à un avenir prometteur : elle sera rebaptisée Shanghaï West Business District (SWBD), grâce à sa proximité avec le nouveau " hub de transport " de l'aéroport de Hongqiao.

    Doté d'un nouveau terminal, de lignes de métro et d'une gare pour le train à grande vitesse Shanghaï-Pékin, ce noeud logistique ultra-performant, prouesse du génie planificateur chinois, raccordera Shanghaï à son hinterland industriel, le delta du Yangzi. Tout en démultipliant les connexions avec le reste de la Chine, l'Asie, et surtout Taïwan, dont les entreprises sont des investisseurs majeurs à Kunshan, toute proche.

    Les autorités de Jiangqiao, qui ont tenu à faire les choses en grand, ont donc accueilli à bras ouverts le groupe Wanda, premier opérateur de malls en Chine : multiplexe, galeries marchandes, résidences et bureaux sont déjà en plein chantier derrière d'immenses palissades qui vantent, en anglais, " la vie de bureau cosmopolite " et " la connectivité ". " La population de Jiangqiao va passer de 300 000 personnes à un million d'ici 5 ans ", dit confiant, Ling Yun, qui fait la promotion des appartements en vente dans les quinze tours que Wanda a construites autour du complexe.

    Seules trois, assure-t-il, n'ont pas encore été vendues. En face de l'ensemble Wanda, une forêt d'immeubles de bureaux aux façades couleur brique : " Les sociétés de Suzhou ou de Hangzhou - villes du delta du Yangzi - veulent toutes avoir un bureau ici ! ", dit Zhang Aina, une représentante du promoteur, Huichuang International.

    Jiangqiao SWBD illustre les formidables promesses de la croissance chinoise : une capacité à nulle autre pareille à mobiliser des ressources, l'émergence d'une classe moyenne, l'urbanisation éclair autour d'un méga-centre commercial et d'affaires, version verticale des banlieues américaines, les transports en commun en plus.

    Une telle métamorphose a pourtant sa face cachée. La municipalité prodigue a été épinglée pour avoir affecté une partie des 2 milliards de yuans reçus pour financer sa portion du train à grande vitesse Shanghaï-Pékin au remboursement de dettes encourues par d'autres projets : 334 millions de yuans ont ainsi servi au " développement " du terrain alloué à Wanda et à un " sous-prêt " accordé au groupe. 42,7 millions sont allés au projet Huichuang. 211 millions ont remboursé le déménagement d'un bassin d'élevage, selon un rapport de la Cour des comptes chinoise, ébruité en mars par un journal économique de Canton.

    L'affaire a été étouffée, et à Shanghaï, où l'Expo bat son plein, le sujet est tabou. Elle est pourtant révélatrice d'un syndrome alarmant, celui des dettes cachées des localités chinoises, qui ont surinvesti, avec l'argent des banques, dans des projets parfois somptuaires.

    Dans le South China Morning Post de Hongkong, Fan Gang, l'un des économistes chinois les plus audacieux, dresse un parallèle entre la situation de la Chine et celle de l'Union européenne, où " des pays membres ont laissé filer leur dette souveraine ". En Chine, le problème vient de " l'endettement des gouvernements locaux, qui ont emprunté pour s'assurer que les taux de croissance de leurs régions se maintiennent à deux chiffres, écrit-il. Tout comme les pays lourdement endettés de la zone euro, les provinces et les localités chinoises ont abusé d'une devise commune. "

    Le système chinois fonctionne sur une prime à la croissance : les collectivités locales rivalisent pour créer des infrastructures, et attirer des investisseurs. " Car elles leur vendent des terrains ", explique l'économiste Wang Yongqing, de l'université de Fudan à Shanghaï. " Elles n'ont pas la maîtrise de leurs ressources fiscales, et 50 % des budgets locaux viennent parfois des ventes de terrain. Tout est donc fait pour que les prix flambent ", poursuit-il.

    Le méga-plan de relance chinois (4 trillions de yuans, 400 milliards d'euros), lancé fin 2008, a accentué ce dérapage : l'Etat a confié aux banques le soin d'en financer au moins la moitié, grâce à un déluge de prêts, accordés aux localités, en contrepartie d'actifs fonciers.

    Or, les plates-formes de financement local qui ont contracté les prêts sont de véritables " trous noirs " : une partie des prêts, sait-on désormais, n'a aucun collatéral. " Les banques croient parfois prêter à cinq sociétés différentes, quand il s'agit de cinq filiales de la même structure ", souligne Victor Shih.

    Ce chercheur sino-américain de la Northwestern University a répertorié 8 000 plates-formes de financement local en Chine, dont il estime l'endettement total à 11,4 trillions de yuans (1 000 milliards d'euros, soit 34 % du PIB chinois), dont 7 trillions contractés rien qu'en 2009. " Je ne me fais pas trop de souci pour Shanghaï, ils arriveront à retomber sur leurs pieds. Mais le cas - Jiangqiao - confirme le fait que les autorités locales siphonnent les prêts d'infrastructures dans des projets d'immobilier. Vous vous retrouvez en Chine avec des milliers de "zones de développement" qui veulent devenir la prochaine Silicon Valley chinoise. Or, la plupart seront un échec, mais le résultat est qu'elles ont déjà emprunté collectivement des trillions de yuans ! " Pour lui, " c'est une source de risque bancaire majeure ".

    Ce maillon faible de l'hyper-croissance chinoise, qui rappelle les excès du Japon, reçoit toute l'attention du gouvernement central : des audits ont été lancés, les banques sommées d'être plus vigilantes. Officiellement, cet endettement est déjà estimé à 7,4 trillions de yuans. " L'Etat devra renflouer certaines collectivités locales ", prévoit Wang Yongqing. " Le risque macroéconomique est maîtrisable : l'Etat chinois a des réserves, et surtout, il dicte lui-même les règles du jeu ", puisque, déplore-t-il, " les lois du marché sont faussées ". " Mais ce genre de choix économique est désastreux. "

    Brice Pedroletti


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