• Quel est le degré nutritif de vos investissements ?

    Quel est le degré nutritif de vos investissements ?

    Robert J. Shiller

    NEW HAVEN – Ces étiquettes que l’on trouve sur l’emballage des produits alimentaires énonçant la liste de leurs ingrédients et de leurs valeurs nutritionnelles trouvent leur origine dans un scandale international et dans les efforts des gouvernements pour gérer de manière constructive l’indignation de l’opinion publique qui s’en est suivie.

    Le scandale a éclaté avec la publication en 1906 du roman de Upton Sinclair The Jungle (La jungle, ndt), un bestseller relatant les expériences d’une famille d’immigrants Lithuaniens travaillant dans l’industrie américaine de la viande. La réponse de l’opinion publique aux descriptions des conditions d’insalubrité dans cette industrie fut si forte que le Congrès américain promulguât cette même année le Pure Food and Drug Act – la première loi à exiger que la liste des ingrédients soit apposée sur les étiquettes des emballages de produits alimentaires.

    Selon le Manchester Guardian, « la peur de la jungle » s’était répandue en Grande Bretagne dès 1910 relancée par « des publications moins scrupuleuses [sic] de ce pays », avec des déclarations « diffamatoires » et « racoleuses » au sujet des industries agro-alimentaires. Ces allégations étaient peut-être vraies mais elles ont finalement permis la promulgation de meilleures lois sur l’étiquetage des aliments en Grande Bretagne aussi.

    Le scandale est à l’origine d’une série de lois dans plusieurs pays du monde qui aujourd’hui exigent que l’étiquetage des aliments intègrent, outre la liste des ingrédients, des informations sur les vitamines, les minéraux et les calories contenus dans les produits. Ces étiquettes sont sans nul doute utiles aux consommateurs, mais il est peu probable que les industriels les auraient intégrées d’eux-mêmes s’ils en avaient eu le choix.

    Le processus de régulation s’effectue souvent ainsi. L’histoire des réformes législatives est essentiellement celle d’un équilibre ponctué avec de longues périodes au cours desquelles l’apathie de la population freine le progrès, interrompues par des scandales qui rendent soudain le progrès possible. Les intérêts particuliers (dans le cas de l’affichage de l’information nutritionnelle, les sociétés agro-alimentaires) ont tout fait pour résister au changement par des actions de lobbying, mais l’indignation de l’opinion publique est trop forte pour leur permettre de gagner. 

    Il est à espérer que les scandales financiers qui ont ravivé une indignation générale analogue à celle provoquée par l’industrie agro-alimentaire à l’époque de Upton Sinclair génèreront les mêmes résultats. Comme c’était déjà le cas à l’époque, l’indignation d’aujourd’hui est à un niveau qui pourrait bien supplanter les efforts de lobbying des intérêts corporatistes.

    Un des secteurs dans lequel la réglementation doit être améliorée est exactement le même, mais c’est simplement déplacé des produits alimentaires aux produits financiers. Il nous faut des lois qui exigeront des pourvoyeurs de produits financiers qu’ils fournissent les informations essentielles dont les consommateurs ont besoin.

    C’est la position soutenue dans nouvel ouvrage rédigé par le Groupe Squam Lake, mené par Kenneth French du collège de Dartmouth et composé de 15 professeurs en finances et en économie et dont je fais partie. Parmi les suggestions proposées, leSquam Lake Report: Fixing the Financial System (Rapport Squam Lake : Comment réparer le système financier, ndt) recommande que les produits d’investissement comme les fonds mutuels soient accompagnés d’un document standardisé de communication analogue aux étiquettes d’informations nutritionnelles sur les aliments. Ce document devrait être mis au point par un comité de chercheurs, de régulateurs et de patrons de l’industrie dont l’objectif sera de permettre aux consommateurs de produits financiers de comparer les informations.

    La réglementation existante exige bien sur déjà qu’une quantité suffisante d’information soit communiquée dans les brochures de produits financiers. Ce nouveau document serait conçu pour ceux qui sont moins motivés et/ou capables de lire ces brochures.

    Le Groupe suggère que le document standardisé devrait donner au consommateur une mesure compréhensible du risque à long terme. Cela pourrait comprendre des mesures telles que la volatilité annualisée des rendements à 10 ans corrigés de l’inflation, et l’ordre des profits réels qu’un investissement peut générer sur 10 ans, y compris le 5ème, le 50ème et le 95ème percentile.

    Les investisseurs ne seront pas tous capables d’interpréter même ces mesures simples des perspectives d’un investissement. Mais les consommateurs ne sont pas tous capables d’interpréter les quantités de substances nutritives qui sont indiquées sur les étiquettes nutritionnelles. Ces éléments devraient être introduits pour permettre à ceux qui les liront d’effectivement les interpréter pour qu’ils fassent circuler l’information par le bouche-à-oreille dans leur entourage.

    Le document standardisé d’information ne devrait cependant pas mentionner les rendements sur investissements passés. Parce que la plupart des investisseurs réagissent de façon excessive à la vue des performances précédentes, déplaçant leur argent, en général en vain, pour tenter de le remettre entre les mains de gestionnaires capables de battre le marché. Cette exigence est équivalente à celle concernant l’étiquetage des produits alimentaires, qui n’autorise pas à lister les quantités de nutriments non significatives dans les portions moyennes.

    De plus, le Rapport Squam Lake recommande que lorsque une publicité pour un produit d’investissement mentionne effectivement une moyenne de rendement passé, elle doit aussi comporter une déclaration indiquant l’incertitude associée à cette moyenne. Une telle mention sur le document de communication est similaire à l’obligation d’inscrire une liste complète des éléments nutritionnels par portion, plutôt que de simplement laisser à la discrétion du producteur le soin de promouvoir son produit comme il l’entend.

    Inclure de telles informations sur les produits financiers relancerait de façon spectaculaire l’efficience et l’efficacité de nos produits financiers à servir les besoins des consommateurs. La seule raison pour laquelle un tel étiquetage n’a pas encore été exigé est la même raison pour laquelle les étiquettes nutritionnelles n’étaient pas obligatoires à l’époque sur les produits alimentaires. L’indignation de l’opinion publique qui s’est exprimée à la suite du scandale a permis d’obtenir des changements progressifs à l’époque ; il faut espérer que ce sera à nouveau le cas aujourd’hui.

    Robert Shiller, a Professor of Economics at Yale and chief economist at MacroMarkets LLC, is the author of The Subprime Solution: How Today’s Global Financial Crisis Happened, and What to Do about It.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :