• Quelle croissance pour l'après-crise ?

    Quelle croissance pour l'après-crise ?

    Michael Spence

     

    MILAN – Il y a 18 mois la crise financière frappait la planète et il y a 12 mois la panique a commencé à céder du terrain, avec la stabilisation du prix des actifs et le début de la reprise. Elle reste fragile dans les pays développés, alors que les pays en développement paraissent avoir mieux résisté à la tempête. En Chine et en Inde la croissance a presque retrouvé son niveau d'avant-crise, au Brésil elle repart après une grosse chute et dans les pays en développement le commerce rebondit après une phase d'atonie.

    La résilience remarquable des pays émergents tient à de multiples causes dont peuvent s'inspirer tant les pays développés que les pays en développement. Quand la crise a frappé, le capital s'est détourné des pays en développement pour aller réparer les dégâts subis par les pays développés. Le crédit dont ils pouvaient bénéficier a été sévèrement resserré, mais ils ont évité son gel grâce à la réaction rapide de leurs banques centrales et de leurs établissements bancaires relativement sains.

    Dans bien des cas, les réserves constituées durant la décennie précédente leur ont servi à compenser partiellement la fuite des capitaux. Le bilan des banques qui s'était redressé après la crise financière de 1997-1998 n'a pas été alourdi par des actifs titrisés surévalués et des produits dérivés complexes qui ont causé des ravages dans les institutions financières des pays développés.

    L'effet de levier n'a pas joué un rôle très important dans les pays en développement. Le niveau d'endettement des institutions financières - et ce qui compte encore davantage, le taux d'endettement des ménages par rapport au montant de leurs actifs et de leurs revenus - étaient moindres que dans les économies avancées. Dans ces dernières, les difficultés des banques se sont propagées au sein de l'économie réelle en raison du rationnement du crédit et de la baisse de la consommation des ménages consécutive à la baisse de leurs revenus -  deux facteurs moins marqués dans les économies en développement.

    Certes, la baisse rapide de la valeur de leurs actifs a eu des conséquences durant quelques mois, mais avec moins d'impact sur leur valeur nette, et la consommation des ménages a mieux résisté. La crise a eu pour origine les difficultés des banques, ce à quoi les pays en développement étaient moins vulnérables.

    Le commerce a chuté dans tous les pays en développement, une chute bien plus importante que celle des revenus ou de la production – mais il a rebondi relativement vite lors du deuxième semestre de 2009, même si c'était dû en partie à un niveau d'échange très faible. Mais les conséquences de cette chute ont été adoucies par la forte dépréciation de presque toutes les devises qui a été provoquée par le retrait des capitaux.

    La Chine a été l'exception à la règle, le renminibi a résisté face au dollar, entraînant au début son appréciation par rapport aux autres devises. Cette situation s'est largement inversée au cours des neuf derniers mois, le flux de capitaux suscité par les possibilités d'investissement a presque retrouvé son niveau habituel et les perspectives de bénéfices miroitent à nouveau. La Chine va probablement revenir bientôt à sa politique d'appréciation contrôlée d'avant-crise.

    Les pays en développement avaient des capacités très différentes les uns des autres pour mettre sur pied des plans de relance pour faire face à la baisse de la demande extérieure. Néanmoins, beaucoup d'entre eux ont adopté des mesures contre-cycliques sans déstabiliser leur budget.

    Malgré la résilience des marchés des pays émergents, malgré leur réaction rapide et efficace face à la crise et le redémarrage rapide de leurs économies (autant de signes encourageants pour l'économie mondiale), l'instabilité des économies avancées et l'insuffisance de régulation du système financier restent préoccupantes. Il faudrait améliorer la réglementation et mieux coordonner les politiques au niveau international pour diminuer les risques d'instabilité et vérifier l'efficacité de ces mesures avant que la confiance ne revienne. En attendant il est préférable de rester sur des positions conservatrices et défensives.

    Les pays en développement resteront majoritairement propriétaires de leurs institutions financières nationales. Tandis que les autorités créeront et testeront un nouveau cadre juridique et réglementaire, la titrisation et l'activité des banques de l'ombre (les marchés financiers parallèles non encadrés) se limiteront à des opérations simples effectuées à pas mesuré. Les opérations de titrisation complexes, difficiles à évaluer, seront fortement restreintes.

    Enfin, parce que leur dépendance financière à l'égard de l'étranger crée des vulnérabilités évidentes, les pays en développement chercheront à financer leurs investissements au moyen de leur épargne, ce qui limitera leur déficit des comptes courants. Et n'ayant aucune raison stratégique d'avoir un important excédent budgétaire avec une épargne dépassant les investissements, ils choisiront sans doute de maintenir un équilibre raisonnable des comptes courants. Limiter leur dépendance financière est une stratégie sage, conséquence probable de la crise.

    C'est essentiellement l'action sur la demande au niveau mondial qui avait permis de parvenir à une croissance élevée et durable ; cela reste valable. En raison d'une croissance plus faible dans les pays développés, une stratégie de croissance orientée vers l'extérieur pourrait être désavantageuse pour les pays en développement, néanmoins les stratégies alternatives sont pires.

    On peut s'inquiéter d'une montée du protectionnisme dans un environnement économique à faible croissance. Pour recommencer à aller de l'avant, les pays en développement doivent prendre un rôle plus important dans la lutte contre les mesures protectionnistes qui ont accompagné leur recours plus large aux fonds publics. C'est particulièrement vrai pour les plus pauvres et les plus petits d'entre eux pour lesquels la consommation intérieure et les investissements au niveau national ne peuvent se substituer à la demande extérieure.

    La crise montre que pour assurer la croissance et une diversification économique structurelle il faut mettre encore une fois l'accent sur l'exploitation maximale du marché intérieur, ce qui est sans doute plus facile dans les pays en développement les mieux placés. Vont réussir ceux qui maintiennent un environnement macroéconomique stable, ont une attitude contre-cyclique et progressent en matière de gouvernance, d'éducation et d'infrastructure.

    La croissance des pays développés pourrait diminuer pendant un temps, mais les facteurs compensatoires révélés par la crise constituent l'enseignement majeur de la crise. Les échanges commerciaux intérieurs des pays en développement augmentent en même temps que leur économie, les plus grands d'entre eux retrouvant les premiers le chemin de la croissance. Loin d'être mise hors jeu par la crise, la Chine entre dans une phase de transition vers l'élargissement de la classe moyenne. La structure du pays évoluant, à long terme la production manufacturière et les services basés sur une main d'oeuvre peu qualifiée perdront de leur importance.

    Michael Spence is the 2001 Nobel Laureate in Economics, and Professor Emeritus, Stanford University. He chairs the Commission on Growth and Development.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org


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