• Re-régulation financière et démocratie

    Re-régulation financière et démocratie

    Joseph E. Stiglitz

     

    NEW YORK – Il aura fallu attendre près de deux ans depuis la faillite de Lehman Brothers, et plus de trois ans depuis le début de la récession mondiale occasionnée par les graves fautes du secteur financier pour qu’enfin les Etats-Unis et l’Europe réforment la régulation financière.

    Peut-être devrions-nous célébrer les victoires règlementaires tant en Europe qu’aux Etats-Unis. Après tout, il est désormais globalement admis que la crise à laquelle le monde est confronté aujourd’hui – et pour encore probablement de longues années – résulte des excès de mouvements de dérégulation débutés sous Margaret Thatcher et Ronald Reagan il y a trente ans. Des marchés sans entraves ne sont ni efficaces ni stables.

    Mais la bataille – et même la victoire – a laissé un goût amer. La plupart de ceux qui sont responsables pour les erreurs commises – que ce soit à la Réserve Fédérale américaine, au Trésor américain, à la Banque d’Angleterre et à l’Autorité des services financiers britanniques, à la Commission Européenne et à la Banque Centrale Européenne, ou dans les banques privées - n’ont pas reconnu leurs échecs.

    Les banques qui ont semé la pagaille dans l’économie mondiale n’ont toujours pas fait ce qu’il faut faire. Pire encore, elles ont reçu le soutien de la Fed, dont on aurait pu s’attendre à un peu plus de prudence compte tenu de l’ampleur de ses erreurs passées et de sa complicité évidente à servir les intérêts de ces banques qu’elle était sensée réguler.

    Cela est important et non uniquement du point de vue de l’histoire ou des responsabilités : trop de choses sont laissées au soin des régulateurs. Et une question reste en suspens : peut-on leur faire confiance ? A mon  sens, la réponse est un non sans ambigüité, et c’est pourquoi il nous faut « bétonner » plus encore le cadre règlementaire. L’approche habituelle – confier aux régulateurs la responsabilité de régler les détails – ne sera pas suffisante.

    Cela entraine une autre question : à qui peut-on faire confiance ? Pour ce qui est des sujets économiques complexes, cette confiance a été remise entre les mains des banques (si elles font autant d’argent après tout, c’est qu’elles doivent bien savoir ce qu’elles font !) et des régulateurs, qui souvent (mais pas toujours) viennent des marchés. Mais les évènements de ces dernières années ont montré que les banques peuvent gagner des milliards tout en mettent en danger l’économie et en infligeant des pertes considérables à leurs propres entreprises.

    Les banquiers se sont aussi montrés « éthiquement contestables ». Un tribunal va déterminer si la conduite de Goldman Sachs – parier sur des produits qu’ils avaient créé – est illégale. Mais le tribunal de l’opinion publique a déjà clairement rendu son verdict sur la question bien plus pertinente de l’éthique d’une telle conduite. Que le président de Goldman Sachs lui-même ait estimé avoir réalisé l’« ouvre de Dieu » tandis que son entreprise vendait des produits à court terme qu’elle avait créé, ou répandait des rumeurs  diffamatoires sur des pays pour lesquels elle agissait en tant que « consultant » suggère qu’il évoluait dans un univers parallèle, avec d’autres mours et d’autres valeurs.

    Comme toujours, le « diable se cache dans les détails », et les lobbies du secteur financier ont ouvré avec force afin de s’assurer que les détails des nouvelles régulations fonctionnent dans le sens des intérêts de leurs employeurs. Il faudra donc attendre longtemps avant de pouvoir juger du succès éventuel des lois que le Congrès américain serait finalement amener à promulguer.

    Mais les critères d’analyse sont clairs : la nouvelle loi doit limiter les pratiques qui ont compromis l’ensemble de l’économie mondiale, et réorienter le système financier vers ses fonctions initiales – gérer le risque, allouer le capital, accorder des crédits (surtout aux petites et moyennes entreprises), et opérer un système de rétribution efficace.

    Nous devrions porter un toast aux succès probables : une forme de commission de sécurité des produits financiers va être créée ; les transactions de produits dérivés se feront sur des plateformes d’échange et de compensation loin des ombres ténébreuses du marché ‘à la carte’ ; et certaines des pires pratiques hypothécaires seront restreintes. De plus, il est probable que les frais scandaleux facturés pour chaque transaction de débit – une sorte de taxe ne servant aucune cause collective mais qui remplit les coffres des banques – seront réduits.

    Mais les probables échecs doivent également être soulignés : le problème des banques trop-grandes-pour-échouer est désormais pire qu’avant la crise. Une autorité de résolution plus importante devrait aider, mais rien qu’un peu : au cours de la dernière crise, le gouvernement américain a ‘cligné de l’oil’, n’a pas utilisé les pouvoirs qu’il détient et a renfloué sans raison les actionnaires et les obligataires – tout cela parce qu’il craignait que, dans le cas contraire, cela n’entraine un traumatisme économique. Aussi longtemps qu’il y aura des banques qui seront trop grandes pour échouer, le gouvernement ‘clignera de l’oil’ à nouveau.

    Il n’est pas étonnant que les grandes banques soient parvenues à bloquer certaines réformes essentielles ; ce qui fut une surprise fut une disposition dans le projet de loi du Sénat américain interdisant aux entités assurées par le gouvernement de souscrire des dérivés à risque. De telles souscriptions assurées par le gouvernement faussent le marché en accordant aux grandes banques un avantage concurrentiel, pas nécessairement parce qu’elles sont plus efficaces, mais parce qu’elles sont « trop grandes pour échouer. »

    L’argument de la Fed en faveur des grandes banques – qu’il est important pour les emprunteurs de pouvoir couvrir leurs risques – est révélateur de l’étendue de l’emprise qu’elles ont sur elle. La législation ne prétendait pas interdire les produits financiers dérivés, mais seulement interdire les garanties implicites du gouvernement, garanties financées par les contribuables (rappelez-vous le renflouage d’AIG de quelques 180 milliards de dollars ?) – et qui ne sont pas des sous-produits naturels ou inévitables du crédit.

    Il y différentes façons de limiter les excès des grandes banques. Une version renforcée de ce que l’on appelle la règle Volcker (conçue pour obliger les banques soutenues par le gouvernement à revenir à leur mission première du crédit) pourrait fonctionner. Mais le gouvernement américain ferait montre de négligence s’il laissait les choses dans leur état actuel.

    La disposition du projet de loi sénatoriale sur les produits financiers dérivés est un bon test décisif : l’administration Obama et la Fed, en s’opposant à de telles interdictions, se sont clairement alignées du côté des grandes banques. Si des restrictions efficaces sur les transactions de produits dérivés de banques soutenues par l’état (qu’elles le soient effectivement ou qu’elles le soient simplement parce qu’elles sont trop grandes pour échouer) survivent dans la version finale du projet de loi, l’intérêt général pourra véritablement prendre le dessus sur les intérêts particuliers, et les forces démocratiques sur les lobbies rémunérés.

    Mais si, comme la plupart des experts semblent le penser, ces restrictions sont supprimées, ce sera un triste jour pour la démocratie – et un jour plus sombre encore dans l’horizon d’une réforme financière significative.

    Joseph E. Stiglitz is University Professor at Columbia University and a Nobel laureate in Economics. His latest book, Freefall: Free Markets and the Sinking of the Global Economy, is now available in French, German, Japanese, and Spanish.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org


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