• Rendez-nous la CEE !

    Rendez-nous la CEE !

    Der Spiegel Hambourg

     


    Vers un retour triomphal ? De gauche à droite : Felipe González, Helmut Kohl, Jacques Delors, François Mitterrand, Margaret Thatcher

    Les technocrates de Bruxelles ont tué l’Europe que nous aimions en voulant faire rentrer ses habitants du Nord et du Sud dans le même moule. Et aujourd’hui, tout le monde doit en payer les conséquences, accuse l’écrivain néerlandais Leon de Winter.

    Leon de Winter

    Je ne sais jamais très bien ce que les gens veulent dire quand ils se déclarent européens. Pour moi, l’Europe reste un concept géographique désignant une poignée de pays situés à l’ouest de l’Asie. Contrairement à l’Asie, où personne ne songerait sérieusement à établir une union asiatique, certains Européens sont convaincus de l’existence d’une culture européenne dont la richesse ne pourrait véritablement s’exprimer qu’avec la disparition des frontières. Ce sont ces Européens qui ont eu un jour l’idée de fonder l’Union européenne.
    D’autres que moi avaient prédit que l’Union européenne n’avait aucune chance de réussir parce qu’elle n’était souhaitée par personne en dehors des élites politiques et que l’Europe est un concept géographique et non culturel. Tout cela est avéré aujourd’hui.

    Il y a d’une part l’Europe du Nord, plus travailleuse, plus économe, où poussent des sapins, où le paysage est monotone et où des citoyens vivent dans un Etat envers lequel ils se sentent responsables. D’autre part, il y a l’Europe du Sud, où l’on fait la sieste, où l’on commence à dîner vers 22 heures, où l’on croise des taureaux dans les rues et où se payer la tête des autorités fait figure de sport national. En vertu des règles définies par les élites, nous devrions, nous Européens du Nord, porter le fardeau de la dette des Européens du Sud. Le problème est que je ne me sens nullement solidaire des Grecs ou des Espagnols. J’aime beaucoup les Grecs et les Espagnols que je connais bien mais je ne me sens nullement obligé de récupérer leurs problèmes financiers.

    La Grèce peut bien faire faillite

    Nos élites politiques supranationales ne sont toutefois pas du même avis. Leur crédibilité repose entièrement sur le projet européen et c’est pourquoi, affirment-ils, nous devons sauver la Grèce, sans quoi tout espoir serait perdu. C’est pourtant faux. De mon point de vue, les Grecs peuvent bien déclarer faillite. Certes nous devrions alors venir en aide à nos banques qui ont prêté de manière inconsidérée des milliards d’euros à Athènes, mais cela ne serait pas cher payé comparé aux sacrifices que notre Union européenne nous réserve pour les prochaines années.

    L’endettement des pays du sud a atteint des sommets. C’est l’UE qui a rendu possible cette situation et les Grecs et les Espagnols n’ont fait qu’exploiter ces possibilités pour s’en mettre plein les poches. Sans l’UE – qui a autorisé les banques à prêter des milliards (comme si les élites bancaires et politiciennes formaient le même cosmos supranational) – jamais ces pays n’auraient pu s’endetter à ce point.

    La CEE, un modèle parfait pour l'Europe

    A l’époque où, jeune homme, je voyageais à travers l’Europe, d’abord en auto-stop puis à bord d’une vieille 2CV, l’Union européenne n’était encore que la Communauté économique européenne (CEE). Un modèle parfaitement adapté. Nous devions travailler ensemble et réduire au minimum les obstacles commerciaux entre pays européens. Nous restions qui nous étions. Les Allemands payaient avec des marks aussi solides que leurs Mercedes-Benz. J’avais des florins aussi malins qu’un marchand néerlandais du XVIIe siècle. Les Français avaient leurs francs élégants au charme de brasserie parisienne et les Italiens avaient leurs lires, aussi débraillées et aguichantes que Mastroianni et Ekberg dans la Dolce Vita de Fellini.

    L’unité dans la diversité, c’était la CEE. A l’époque, les fonctionnaires et les politiques commandaient et permettaient aux entreprises et aux particuliers qui le souhaitaient de faire du commerce ensemble ou de vivre en paix les uns avec les autres. Mais la CEE ne suffisait pas. Il fallait concentrer les pouvoirs. Vint alors l’idée de créer un président européen capable de s’adresser d’égal à égal avec les présidents russe et américain. Le résultat de toutes ces illusions est le foutoir nommé Union européenne.

    L’Europe est, à tous points de vue, beaucoup trop hétérogène pour former une union : les Grecs ont un comportement à moitié anarchique envers l’Etat tandis que les Danois le considèrent comme une institution responsable et disciplinée. En dépit de la camisole de force imposée aux finances et à l’économie des pays membres de l’UE, les nations européennes continuent de se comporter comme des cultures autonomes. L’UE n’a pas aidé les pays du Sud, au contraire, comme nous le voyons à présent, elle n’a fait qu’aggraver leurs mauvais penchants : rapacité, irresponsabilité, égoïsme, escroquerie, gaspillage d’argent.

    La CEE était le modèle parfait pour l’Europe. Mais l’ambition de nos responsables politiques exigeait d’eux un projet historique : l’unification pacifique de l’Europe par la conquête insidieuse d’une nouvelle bureaucratie européenne. La crise grecque montre à présent que l’Europe n’existe pas. L’Europe n’est que l’idée fixe des bureaucrates de Bruxelles.

    La Grèce, premier protectorat de Bruxelles

    Alors que l’on discutait à Bruxelles de la constitution européenne, je me demandais pourquoi les pères spirituels de cette Europe n’apparaissaient pas sur toutes les télévisions du continent. Où étaient passés leurs discours enflammés ? Qu’étaient devenus leurs modèles de l’âme et de la mission européennes dans le monde ?

    La constitution européenne n’est pas le rêve de pères fondateurs inspirés mais le produit de technocrates qui flairent la bonne occasion. Le problème des pays méditerranéens exige un plan de sauvetage de l’ordre de plusieurs centaines de milliards d’euros. Bruxelles va gentiment imposer sa loi et ses conditions aux pays sauvés de la faillite. Le premier pays à céder une telle part de son autonomie à Bruxelles est la Grèce. Ce sera le premier véritable protectorat de Bruxelles. Une vieille nation, riche d’une culture et de traditions propres, va passer sous le contrôle administratif de technocrates supranationaux. Je suis curieux de voir combien de temps cela va durer.

    Il serait intéressant d’organiser aujourd’hui un référendum dans les pays qui doivent à présent payer les pots cassés. Il s’agirait de demander aux citoyens si la CEE n’était pas un modèle mille fois meilleur pour la paix et la prospérité de l’Europe que cette Union européenne, affligée de l’euro. Les technocrates bruxellois licenciés n’auraient sans doute aucun mal à trouver un travail de serveur dans un restaurant grec.

    Il m’arrive parfois de retrouver un florin au fond d’un tiroir. Il n’y a pas longtemps, j’ai mis la main sur un billet de cent florins. Non, je ne le changerai pas en euro. Je le garde en attendant le retour du florin. Et du mark. Et de la lire. Et de la drachme. Et de la CEE.

    Analyse
    Une monnaie sans Etat

    Nous avons "l’euro sans Europe", affirme en couverture Limes, dans son numéro consacré aux événements qui ont mis l’UE sous les feux de la rampe ces mois-ci : la crise grecque, les doutes de l’Allemagne, les coups de frein de l’intégration et de l’élargissement à l’est. Un aspect domine cependant les autres : la question de la zone euro. Ce qui apparaissait il y a quelques mois encore comme la plus importante conquête de l'Europe s’est révélée être"une monnaie sans Etat", née du fragile compromis entre deux visions radicalement opposées, estime la revue de géopolitique italienne. D’un côté, il y a en effet l’idéal d’une monnaie forte et stable, au nom de laquelle l’Allemagne aurait accepté de sacrifier son mark adoré en échange du feu vert à la réunification avec la RDA en 1990 ; de l’autre, la nécessité géostratégique d’un élargissement qui fasse rentrer dans la sphère d’influence et de stabilisation européenne les pays méditerranéens d’abord et ensuite ceux de l’ancien bloc soviétique. Ainsi, une crise financière a suffi pour mettre a nu cette contradiction et rendre "l’impensable" probable : que Berlin décide que "l’expérience est terminée" et qu’elle abandonne l’euro pour revenir à son ancienne zone d’influence monétaire.


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