• Russie: questions sanitaires sur un séisme environnemental

    Russie: questions sanitaires sur un séisme environnemental

    La situation y est autrement plus complexe que lors de la canicule ouest-européenne de 2003.

    Avec une canicule sans précédent, les habitants de Moscou et d’une fraction de la Russie sont aujourd’hui confrontés à ce que Paris, la France et plusieurs pays de l’Europe de l’Ouest vécurent en juillet 2003. La situation qui prévaut aujourd’hui en Russie apparaît toutefois nettement plus complexe et potentiellement plus grave. Trois aspects sanitaires sont au premier plan.

    Une nouvelle démonstration des conséquences meurtrières de la canicule

    Il y a sept ans, durant les premiers jours de juillet, le gouvernement français et les autorités sanitaires se refusèrent étrangement à prendre l’exacte mesure des conséquences mortelles, chez les personnes les plus fragiles, de l’élévation de la température. Dans la capitale française, la première alerte prise en considération par les pouvoirs publics ne fut pas les chiffres communiqués par les sapeurs pompiers concernant le nombre des personnes retrouvées mortes à leur domicile à Paris et dans la grande couronne. L’inquiétude ne commença à poindre et grandir que plus tard, et ce devant l’engorgement rapide des morgues et funérariums. Aucune action préventive efficace et d’envergure ne fut ainsi mise en œuvre en temps et en heure.

    Etranges vacances d’été 2003; étonnante situation aujourd’hui proprement impensable. Tout se passait alors comme si la chaleur atmosphérique ne faisait pas partie des risques sanitaires pouvant être prévus et dont les conséquences pouvaient en partie être prévenues. Pour les responsables de la veille sanitaire, l’heure était à la prévention des noyades. On ne retrouva que bien trop tard la bibliographie spécialisée concernant les leçons pouvant être tirées des principaux  épisodes caniculaires survenus par le passé dans différents pays. Environ quinze mille morts prématurées cet été-là en France. Et un début de polémique: observant que les victimes étaient le plus souvent des personnes âgées et fragiles, certains cherchèrent un instant à relativiser le bilan faisant valoir en substance que ces personnes n’avaient plus qu’une espérance de vie limitée. Comme s’il était acceptable de mourir  de la chaleur à Paris en 2003 sous les combles et dans la solitude…    

    Personne, depuis, ne conteste plus les possibles graves conséquences médicales des épisodes caniculaires et les mesures préventives qui, autant que faire se peut, doivent être prises. Pour l’heure, les autorités sanitaires moscovites annoncent déjà un doublement de la mortalité dans la capitale russe. On recenserait actuellement quotidiennement 700 décès contre un peu plus de 350 en période habituelle. Cité par plusieurs  agences de presse, Andreï Seltsovski, chef du département de la Santé à la mairie de Moscou, a confirmé des informations de presse sur un afflux de corps dans les morgues. Il y aurait  actuellement 1.300 cadavres dans les morgues de Moscou, et ce pour une capacité maximale de 1.500. Selon l’Agence France Presse, les chiffres officiels de l'état-civil pour le mois de juillet montrent une augmentation de 50% des décès dans la capitale: 14.340 contre une moyenne de moins de 10.000 habituellement. La majorité de ces décès concernaient des personnes âgées. A Saint-Pétersbourg, la mortalité due à la canicule a augmenté de 30%.

    Après la chaleur, l’eau. Cet épisode caniculaire qui sévit depuis le début du mois de juillet pourrait se compliquer d’une autre dégradation sanitaire: les autorités russes disent depuis peu publiquement redouter l’émergence de maladies infectieuses. Selon Guennadi Onichtchenko, chef des services sanitaires russes, on observe une multiplication des cas de gastro-entérite aiguë et la détérioration de la qualité de l'eau dans 52 des 83 régions du pays. «Nous craignons l'importation du choléra en provenance de l'Asie du sud-est, du Pakistan, où la situation n'est pas bonne, a-t-il déclaré à l'agence Interfax. Nous prenons des mesures pour organiser le contrôle de la nourriture, et exigeons la livraison d'eau potable là où se sont taries les sources d'alimentation.» 

    L’impact de la pollution atmosphérique due aux feux de forêts

    Conséquence de la canicule, la partie occidentale de la Russie est confrontée depuis le début juillet à des incendies qui ont d’ores et déjà détruit des centaines de milliers d'hectares de forêts. Outre la catastrophe environnementale durable, cette situation expose la population moscovite à un risque supplémentaire, celui de la pollution atmosphérique et de l’inhalation d’un air chargé, du fait des fumées dégagées par les incendies, de microparticules toxiques.

    La question des effets d’une «relative» pollution atmosphérique sur la santé fait depuis des années l’objet de débats interminables et rarement «conclusifs». Nous sommes en effet ici (comme pour les ondes de la téléphonie mobile) dans le domaine des conséquences potentielles d’expositions chroniques à de très faibles doses; un domaine où l’outil statistique atteint rapidement ses limites. Tel n’est pas le cas aujourd’hui à Moscou où les responsables ont semble-t-il accepté de ne pas masquer la réalité environnementale. Moseco Monitoring, l'observatoire de la qualité de l'air de la capitale moscovite, annonce depuis plusieurs jours sur son site que la concentration de monoxyde de carbone –gaz hautement toxique– dépasse notablement la norme maximale.

    De la même manière, les particules nocives d'une taille de moins de 10 microns (PM10) dépassent très largement (dans des proportions allant de six à dix-huit fois) le seuil européen qui est de 0,05 milligramme par mètre cube d’air plus de 35 jours par an. A Moscou, l'air pollué contient aussi des hydrocarbures spécifiques, des concentrations importantes d'ozone d'ammoniaque et de d’hydrogène sulfuré. Corollaire: les taux d'oxygène sont en baisse. Cette situation est un facteur de risque important pour les personnes souffrant de maladies respiratoires, allergiques et cardio-vasculaires. Dans ce contexte, deux solutions préventives. L’une est efficace quitter Moscou pour des régions où l’air n’est pas pollué. L’autre l’est beaucoup moins: porter, sur le visage, des masques filtrant l’air inspiré.  

    Pour sa part, Alexeï Iablokov, ancien responsable des questions écologiques au Conseil de sécurité russe (et fondateur de Greenpeace en URSS) estime que le taux de personnes tombant aujourd’hui malades doit être de 100 à 1.000 fois supérieure à la normale mais que les services sanitaires et médicaux russes font tout pour ne pas fournir de statistiques médicales. Selon lui, soit ces statistiques n'existent pas, soit elles sont falsifiées.

    L’hypothèse de futures pollutions radioactives

    Elle ne peut malheureusement nullement être écartée. Le 9 août, les autorités russes révélaient avoir décrété le 6 août l'état d'urgence autour du site de Maïak, un très important centre de retraitement de déchets nucléaires situé dans l’Oural et menacé par les incendies. Ce complexe avait été le théâtre d’un grave accident nucléaireen septembre 1957.

    On sait d’autre part que plusieurs autres installations nucléairesrusses sont dans des zones à haut risque. Sergueï Choïgou, ministre russe des Situations d'urgence a fait savoir le 8 août qu’il avait demandé à ses services de redoubler d'efforts autour d'un centre d'armement nucléaire situé à Snejinsk, également dans l'Oural. Un responsable du ministère russe de l’Intérieur a quant à lui annoncé que plus de 800 hommes continuent de lutter contre le feu pour protéger les installations du centre nucléaire de Sarov, à 500km à l'est de Moscou.

    S’inquiéter? En France, Pierre Lellouche secrétaire d'Etat aux Affaires européennes ne le pense pas vraiment. Dans un entretien accordé au Figaro daté du 10 août, il estime notamment  que les installations nucléaires russes sont bien protégées.

    Extraits:

    «Je viens de m'entretenir au téléphone avec notre chargé d'affaires à Moscou. Il m'assure que, selon les autorités locales, il n'y a pas de danger immédiat pour les personnes en bonne santé. Les conditions de vie et de travail sont pénibles, mais nous n'envisageons pas d'évacuer nos personnels ou nos ressortissants. La question est de savoir combien de temps vont durer les fumées. Si celles-ci persistent, nous mettrons en place un système de rotation. En revanche, nous conseillons aux personnes fragiles, enfants, femmes enceintes, personnes âgées ou personnes atteintes de pathologies respiratoires ou endocriniennes, d'éviter de se rendre dans les régions affectées par les fumées, notamment à Moscou.
    Le nuage de poussières toxiques menace-t-il les pays voisins?

    Nous surveillons tout cela, mais il n'y a pas d'inquiétude particulière. D'après nos informations, les installations sensibles, comme les centrales nucléaires, sont convenablement protégées. Ce qui rend la gestion de cette catastrophe très compliquée, c'est la combinaison entre des incendies d'une ampleur sans précédent et la canicule. Quelque 770.000 hectares ont déjà brûlé. De surcroît, les distances entre les différents foyers d'incendie sont considérables. Les incendies s'étendent de la Russie centrale à une partie de l'Extrême-Orient russe.
    Les Russes contrôlent-ils la situation?

    Le gouvernement russe a mobilisé 200.000 pompiers, 220 aéronefs, 25.000 véhicules. C'est considérable. Je n'ignore pas les critiques de la presse russe et internationale sur les insuffisances attribuées aux autorités russes face à cette catastrophe. Le rôle du gouvernement français n'est pas de juger l'action de Moscou (…)»

    Alexeï Iablokov ne fait pas la même analyse quant aux risques de pollution nucléaire. «Heureusement dans la région de Briansk, la plus touchée par Tchernobyl, il pleut actuellement. Sinon ce serait une catastrophe. Il y a aussi d'autres secteurs irradiés dans des régions touchées par les incendies, mais ces districts semblent avoir été épargnés pour l'instant, a-t-il déclaré dans un entretien à l’Agence France Presse. Mais le problème est qu'il n'y a pas de système de surveillance de la  radioactivité en situation d'urgence. Les services météo ont des installations en des lieux fixes mais si les radionucléides devaient être répandus par les feux et la fumée, on n'a pas de système pour établir s'il y a une menace et quelles populations sont exposées. Plus généralement, les conséquences écologiques vont être énormes, mais c'est impossible à quantifier. Des écosystèmes entiers vont disparaître. Déjà, à Moscou, le nombre d'oiseaux a baissé. On dit aux Moscovites de partir, les oiseaux font pareil.»

    Jean-Yves Nau


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