• Salaires : l'égalité entre femmes et hommes n'est pas pour demain

    Salaires : l'égalité entre femmes et hommes n'est pas pour demain

    Les textes législatifs n'ont pas eu d'effet décisif Des rémunérations inférieures de 27 % à celles des hommes dans les entreprises de plus de dix salariés
     

     

    Au nom de l'égalité hommes-femmes, le gouvernement a lancé, à l'automne 2009, une concertation avec les syndicats sur les discriminations liées au sexe dans le monde du travail. Nul ne sait si cet échange aboutira un jour à un projet de loi, mais une chose est sûre : ce dossier que les gouvernements ne cessent de remettre sur le métier finit par donner le vertige. Depuis la première grande loi sur l'égalité salariale - la loi Roudy de 1983 -, quatre textes ont, en effet, été solennellement votés par le Parlement, sans que les discriminations régressent : après une phase de recul dans les années 1970 et 1980, les inégalités de rémunération stagnent depuis les années 1990.

    Bien que les filles aient rattrapé, puis dépassé le niveau d'éducation des garçons - depuis 1971, les bachelières sont plus nombreuses que les bacheliers et, depuis 1975, les étudiantes sont plus nombreuses que les étudiants -, les inégalités salariales restent importantes : en 2006, dans les entreprises de plus de dix salariés du secteur concurrentiel, la rémunération des femmes était inférieure de 27 % à celle des hommes.

    Le temps partiel ne suffit pas à expliquer cette différence. En termes de salaire horaire, l'écart entre les hommes et les femmes reste élevé : il s'établit à 16 %.

    La présence d'enfants explique-t-elle une part de ces inégalités salariales ? C'est la question que se sont posée Dominique Meurs, Ariane Pailhé et Sophie Ponthieux, chercheuses à l'Insee et à l'INED. Publiée dans la revue de l'OFCE - le centre de recherche en économie de Sciences Po -, leur étude montre que les interruptions de carrière liées à la naissance d'un enfant provoquent de gros retards salariaux, mais surtout que même les femmes qui ne s'arrêtent pas de travailler affichent des salaires inférieurs à ceux des hommes. Comme si le soupçon du désinvestissement professionnel suffisait à ralentir leur carrière.

    La naissance d'un enfant, avec son cortège de bouleversements et de contraintes, bouscule les équilibres professionnels au sein des couples. Alors que les hommes poursuivent leur carrière sans grand dommage, beaucoup de femmes ralentissent, voire interrompent leur activité professionnelle : leur taux d'activité, qui culmine à 90 % lorsqu'elles n'ont pas d'enfant, tombe à 83 % pour celles qui en ont un en bas âge, 64 % pour celles qui en ont deux et... 43 % pour celles qui en ont trois.

    Contrairement à ce que l'on croit souvent, cette tendance s'est renforcée au cours des quinze dernières années. L'élargissement de l'allocation parentale d'éducation aux mères de deux enfants (1994), puis d'un seul (2004) a incité plus de 100 000 femmes à quitter leur emploi. " Ce sont les femmes les moins bien insérées sur le marché du travail lors de la naissance, que ce soit du fait de leur statut (CDD) ou de leur niveau de diplôme, pour qui l'activité professionnelle est la plus affectée et pour le plus longtemps ", souligne l'étude.

    Ces interruptions ont de lourdes conséquences salariales : selon Dominique Meurs, Ariane Pailhé et Sophie Ponthieux, les rémunérations, entre 40 et 50 ans, des femmes qui se sont arrêtées de travailler sont inférieures de 23 % à celles des femmes qui n'ont pas interrompu leur activité. Une - petite - partie de cette différence vient du fait que les femmes qui se sont éloignées du marché du travail sont moins diplômées que les autres, mais l'essentiel de ce retard est lié à la simple perte d'expérience professionnelle due au congé.

     

    Les femmes qui n'ont jamais interrompu leur activité professionnelle sont-elles pénalisées, elles aussi ? Théoriquement, elles ne devraient pas l'être : elles ont suivi les mêmes trajectoires professionnelles que leurs collègues masculins, et elles affichent en moyenne plus de diplômes et d'ancienneté qu'eux. Mais malgré ces atouts, ces femmes gagnent en moyenne 17 % de moins que les hommes.

    Comment expliquer un tel paradoxe ? Une - petite - part de cet écart vient du fait que ces femmes travaillent plus souvent à temps partiel, qu'elles évoluent dans des secteurs moins rémunérateurs et qu'elles font moins d'heures supplémentaires. Mais l'essentiel (70 %) de cette différence reste totalement inexpliqué, comme si de mystérieuses discriminations étaient à l'oeuvre. " Les femmes gagneraient plus que les hommes si on rémunérait leur capital humain de la même manière ", résument Dominique Meurs, Ariane Pailhé et Sophie Ponthieux.

    Pour les trois chercheuses, les femmes semblent être victimes de préjugés : les employeurs les soupçonnent de ne pas vouloir s'investir dans leur carrière professionnelle, même quand elles n'ont pas d'enfants, même quand elles n'affichent aucune interruption dans leur parcours professionnel. " Tout se passe comme si les femmes qui n'ont jamais eu l'intention d'interrompre leur carrière n'ont pas pu envoyer un signal crédible aux employeurs sur leur engagement à long terme, et qu'elles ont été considérées susceptibles de sortir du marché du travail pour raisons familiales ", explique l'étude.

    Si cette explication est la bonne, la lutte contre les inégalités salariales passe par de vigoureuses politiques publiques, mais aussi par la recherche de nouveaux équilibres au sein de la famille. Pour éviter que les employeurs ne pénalisent toutes les femmes, quel que soit leur investissement professionnel, il faudrait que, après la naissance d'un enfant, les tâches soient harmonieusement partagées entre le père et la mère.

    " L'employeur aurait dans ce cas le sentiment qu'il prend autant de risques en embauchant un homme qu'une femme, souligne Sophie Ponthieux. Le risque serait associé à la parentalité, pas à la féminité. "

    On en est très loin : en 2008, seuls 2 % des congés parentaux - ces systèmes qui permettent de s'éloigner du marché du travail pour s'occuper d'un enfant de moins de 3 ans - étaient assumés par des pères. Et selon la dernière enquête Emploi du temps de l'Insee, les hommes assument seulement 20 % du noyau dur des tâches domestiques - courses, cuisine, vaisselle, linge, soins matériels aux enfants. De 1986 à 1999, les choses ont peu évolué : en treize ans, la participation des hommes a augmenté d'une petite dizaine de minutes par jour.

    Anne Chemin

     

    Revue de l'OFCE, numéro 114, juillet 2010. " Les discriminations entre les femmes et les hommes ", sous la direction de Françoise Milewski et Hélène Périvier.


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