• Sauver la " vieille dame " de son atonie en revenant à l'esprit des pères fondateurs

    Sauver la " vieille dame " de son atonie en revenant à l'esprit des pères fondateurs

    Europe : sortir de l'ornière Crise de l'euro, crise d'identité et poussée des égoïsmes nationaux : la construction européenne fait face à de sérieux blocages et doute de son avenir. Comment échapper au marasme dans lequel l'Union se trouve plongée ?

    Regardez nos billets de 10, 20, 50 euros. Que représentent-ils ? Des arches, des ponts, des portes, comme si notre continent n'était qu'un lieu de transit, une salle des pas perdus. Gommées, les figures de Shakespeare, Cervantès, Rembrandt, Vinci, Goethe, Pascal, tous suspects de préjugés que notre modernité triomphante a balayés. Comment ne pas comprendre ceux qui souhaitent revenir aux monnaies nationales, vivantes, imagées, renvoyant à une mémoire et à une histoire précises ?

    L'Europe se veut le triomphe de " la vacuité substantielle " (Ulrich Beck) ; elle crève d'abstraction et de désincarnation. Son passé est maudit, marqué par le colonialisme, l'esclavage, le fascisme, le communisme, les guerres mondiales : elle doit l'abjurer à tout prix, n'être qu'un élan vers autrui, une idée pure capable de transcender les cultures. A toutes les dettes qui grèvent les budgets des Etats, l'Europe rajoute une dette morale inextinguible, puisque les meilleurs esprits lui répètent qu'elle est barbare.

    Ce remords constitutif se traduit par un gigantisme formel, un sans-frontiérisme intransigeant. Tracer une frontière, c'est enterrer un combat - l'ancien ennemi devient un allié, les bords sont apaisés. Mais pourquoi vouloir les abolir toutes et voir dans l'Europe d'aujourd'hui une promesse ouverte sur le monde entier, une " notion civilisationnelle " (Edgar Morin) qu'il serait rétrograde d'identifier avec Rome, Athènes ou Jérusalem ? " Nous ne réunissons pas des Etats, nous réunissons des êtres humains ", disait Jean Monnet. On nous propose donc la fade utopie d'un centre d'accueil universel ou d'une enzyme gloutonne avalant les nations les unes après les autres.

    Mais l'utopie repose sur du vent, la crise grecque en témoigne avec éloquence. Entrée dans l'Union en 1981, Athènes a dû attendre plusieurs mois une solidarité réticente quand tant de financiers, de politiciens rêvaient de l'exclure de l'euro, de l'abandonner à ses déficits. Nous invitons tous les peuples à nous rejoindre, mais la maison commune n'existe pas, on avait oublié de construire les fondations ! Elle est une coquille creuse qui explose sous le moindre choc.

    La tragédie de l'Europe, c'est d'avoir érodé le sentiment national sans lui substituer pour l'instant un sentiment fédéral ou supranational, d'avoir limité la souveraineté des Etats sans la transférer à un véritable gouvernement doté d'une diplomatie, d'un pouvoir exécutif et militaire. Si bien que le corps européen est un corps fragmenté, morcelé, dont les parties s'agrègent les unes aux autres sans nécessité. Dépouillées de leur prétention à la vérité unique, les nations ne savent plus qui elles sont, et l'élargissement accentue ce sentiment de flottement paradoxal, incertitude née de trop d'ouverture.

    Last but not least : allez au Brésil, en Inde, en Afrique du Sud, en Chine, aux Etats-Unis. Ce qui frappe chaque fois, c'est la formidable énergie de ces peuples, l'optimisme historique qui les anime. Voyez, à rebours, l'Europe rongée par le poison du doute : elle a une histoire, mais elle n'est plus l'histoire ; elle est un chagrin, les autres peuples sont des élans.

    Comment les marchés auraient-ils confiance en l'euro quand l'Europe a si peu confiance en elle-même ? Que faire pour sauver la " vieille dame " de son atonie ? Peut-être lui imposer un régime d'amaigrissement draconien, revenir à l'Union des fondateurs, aux quatre ou cinq pays d'origine, les souder enfin par une alliance politique et économique. Et surtout ranimer la foi en elle-même sans laquelle il n'y a pas de grand projet.

    Il est possible que nous ayons fait notre temps, que l'esprit nous ait désertés, que nous devions passer la main à l'Orient magnifique et conquérant. Mais si l'on veut ressusciter l'Europe, il faut abandonner la double impasse de la boursouflure géographique et de la pénitence perpétuelle. Faute de quoi, timoré et boulimique, le Vieux Monde risque, comme Rome, de mourir d'obésité, ectoplasme qui gonfle à mesure de son inconsistance.

    Pascal Bruckner

     

    Ecrivain et essayiste


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