• Se réconcilier avec la " valeur travail " En faire un acte créateur

    Se réconcilier avec la " valeur travail " En faire un acte créateur

    Réforme des retraites : continuons le débat En discussion au Parlement, le projet du gouvernement est soutenu ou remis en cause dans ses fondements : départ à 62 ans, pénibilité, inégalité entre les hommes et les femmes... Un état des lieux des grandes controverses

    Combien de manifestants du mois de septembre pensent en leur for intérieur que d'ici quelques années on ne travaillera pas jusqu'à 62 ans ? Pas beaucoup, malgré les slogans scandés à l'unisson. Cela n'enlève rien au mécontentement qu'ils souhaitaient exprimer. Vue d'Europe, la singularité de la France est difficilement compréhensible. Il faut réformer les retraites, et la révolution de la longévité humaine rend naturelle l'allongement des vies professionnelles, de façon progressive et juste, ce qui n'est pas le cas dans le projet du gouvernement. Il faut néanmoins chercher à comprendre ce qui peut faire que notre peuple déclare à 60 % qu'il est opposé au passage à 62 ans.

    C'est en déplaçant la question que l'on trouve la réponse. Le refus de travailler plus longtemps n'est rien d'autre que l'expression de la lassitude voire du désarroi face au travail lui-même tel qu'il est vécu dans notre pays. Cela vient des évolutions récentes et se nourrit de l'ambiguïté des courants philosophiques qui ont construit notre pensée au fil de l'histoire.

    Le débat sur le travail est vieux comme le monde. Chez les Grecs, en être libéré était un privilège, celui de la classe apte à philosopher. Avec le christianisme, le travail est valorisé comme une participation de l'homme au prolongement du mystère de la création divine, même si la stricte lecture des Evangiles est plus ambiguë ; le travail à lui seul ne saurait suffire à donner un sens à la vie. Plus tard, Thomas d'Aquin affirmera que, même dans les monastères, le travail est obligatoire. C'est un remède contre " l'oisiveté ", un frein à " la concupiscence de la chair ".

    Le siècle des Lumières fait du travail une capacité de réalisation de l'individu, une façon de maîtriser la nature et la science. Puis le marxisme le résume à un rapport d'exploitation, de spoliation de la plus-value par le capitaliste. Mais il affirme pour autant qu'il n'y a pas d'autre lieu de création de valeur que le travail. Rappelons-nous enfin la grande controverse antérieure entre les physiocrates français, pour lesquels la nature est la seule source de richesse, et les Anglais, dont Adam Smith, qui mettent au contraire le travail à la base de l'enrichissement des nations.

    Nous venons de là. Il en résulte des différences bien ancrées entre cultures nationales. D'un côté, les pays libéraux, où chacun doit par son travail faire prospérer ses talents. C'est l'éthique du labeur que Max Weber voit à l'origine du capitalisme. De l'autre, une conception plus nuancée dont la France est le pays emblématique où cohabitent vision critique et principe de réalité avec, pour chaque individu, une position qui dépend de sa situation face à l'emploi.

    Si nous en venons à la situation actuelle, plusieurs évolutions récentes n'ont pas abouti à clarifier les choses et ont même produit des effets paradoxaux. Les 35 heures tout d'abord : certes, les salariés y ont gagné en temps libre, mais beaucoup ont connu un accroissement de stress et de fatigue quand il s'est agi de faire autant en moins d'heures de présence. Ces gains de productivité horaire ont creusé un peu plus la trappe à chômage en menaçant tous ceux qui sont incapables de tenir les nouveaux rythmes ainsi exigés.

    Autre sujet : la modernisation des services publics. Indispensable dans son principe, menée à vitesse forcée avec la privatisation de certains d'entre eux, elle a provoqué aussi des déstabilisations excessives dont on a vu certaines conséquences dramatiques : il n'est pas facile de se motiver pour le cours de Bourse de ce qui était encore il y a peu une quasi-administration, de faire du marketing à tout-va, de prendre des anciens usagers pour des clients, d'être en concurrence sur ses performances avec ses collègues quand on a passé plus de vingt ans avec un idéal professionnel façonné par l'idéal de service public. Quant aux jeunes, on abuse tellement à leur égard de stages mal rémunérés et de CDD ou de mission d'intérim à répétition. Comment peut-on espérer qu'ils restent motivés ?

    Les jeunes actifs sont ceux qui ont vu leurs parents vivre les évolutions précédentes. Même lorsqu'ils obtiennent un emploi stable, ils développent une attitude plus pragmatique à l'égard du travail. Dans beaucoup d'entreprises, elle ne cesse de surprendre. Tantôt, ils impressionnent par leur implication, par leur loyauté vis-à-vis de leur employeur. Tantôt, ils étonnent et déçoivent par leur résignation et la grande relativité qu'ils accordent à leur avancée professionnelle. Un embauché récent, diplômé et prometteur, pourra refuser une promotion, car elle lui imposerait des changements dans sa vie familiale ou de loisirs qu'il ne veut pas envisager : rentrer chez lui tard ou n'être pas assuré d'avoir ses week-ends sans contrainte professionnelle.

    Les Français ne sont pas " paresseux ", mais au moment où on leur demande de travailler plus longtemps il est urgent de les réconcilier avec la " valeur travail ". C'est l'une des priorités des années à venir. Le travail doit redevenir pour le plus grand nombre l'un des pôles enrichissants de la vie personnelle. Lorsqu'on juge que " la vraie vie est ailleurs ", et c'est souvent le cas, le travail est un échec et l'on souhaite s'en libérer le plus tôt possible. Le véritable projet pour demain, c'est de refonder le travail comme acte créateur pour tous, parfois même source de bonheur comme contrepartie de l'effort et de l'abnégation qu'il nécessite. Et cela à côté de la vie familiale, amicale, associative et de loisirs.

    Au moment où l'on parle de développement durable, il faut réinventer le " travail durable ", celui qui ne détruit pas l'énergie des salariés. Si l'expérience professionnelle n'est qu'une épreuve ou une lente lassitude, une destruction nerveuse par les excès de stress, une usure prématurée des corps et des esprits, comment éviterons-nous que salariés - ainsi qu'employeurs - ne continuent à favoriser des départs prématurés voulus ou imposés, transférant sur d'autres budgets sociaux la charge financière des personnes devenues inactives sans être encore retraitées ?

    La réforme des retraites est urgente. Mais elle doit s'articuler sans attendre avec une réflexion collective, associant tous les partenaires concernés, sur le sens du travail, les pratiques de management, la formation tout au long de la vie, la revalorisation des métiers comme élément constitutif d'identité pour tous ceux qui les exercent, débouchant sur des engagements de meilleures pratiques dans les entreprises et les administrations. C'est indispensable, c'est un beau chantier, trop important pour que cela ne soit qu'une belle utopie.

    Robert Rochefort

    Sociologue, député européen MoDem


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