• Sinistrée, Detroit, ancien moteur de la réussite américaine, veut croire à l'avenir

    Sinistrée, Detroit, ancien moteur de la réussite américaine, veut croire à l'avenir


    Detroit (Michigan) Envoyé spécial

                REPORTAGE

    Au coeur de Detroit, à quelques blocs du centre-ville et de ses gratte-ciel transis par un hiver impitoyable, l'endroit tient autant de la cantine populaire que d'une cour des miracles. On y accède par une porte dérobée avant de descendre quelques marches. Chaque jour de la semaine, dimanche compris, près de 250 personnes âgées viennent dans cette salle enguirlandée de l'église St-Patrick pour partager un repas gratuit sous le regard bienveillant d'un portrait de Barack Obama accroché au mur.

    " J'entends un peu partout que la récession est terminée, lâche soeur Marie Watson avant de hausser les épaules. Je ne vois rien de tel ici. Les rues sont remplies de pauvres et les besoins ne font que croître. " Depuis plus de trente-cinq ans, cette missionnaire à poigne sert à manger aux plus démunis qui parcourent parfois plusieurs kilomètres pour venir dans ce quartier dévasté de Cass Street, un des innombrables ghettos de la ville.

    Officiellement, le pays donne de timides signes de rétablissement. L'économie a enregistré une croissance de 2,2 % au dernier semestre 2009. Mais l'embellie annoncée n'est pas arrivée jusqu'ici. La ville, autrefois une des plus riches de la planète, capitale mondiale de l'automobile, des chaînes de montage, des hauts salaires et de l'hypermobilité, semble se décomposer chaque jour un peu plus.

    Il suffit de rouler sur ses routes défoncées pour découvrir le paysage urbain chaotique et surréel de Detroit. Un tiers de son territoire est abandonné, 80 000 maisons vidées. Plus de la moitié de ses habitants, soit près d'un million de personnes, sont parties en un demi-siècle, des Blancs exclusivement, préférant s'installer dans les comtés limitrophes - les Macomb, les Oakland, parmi les plus riches du pays.

    Cité fantôme, ségréguée et violente, la ville conjugue à elle seule les effets de la désindustrialisation commencée voilà plus d'une trentaine d'années, la crise des subprimes de décembre 2007 et la faillite du secteur automobile. Tout en un. Detroit est l'épicentre de l'Amérique qui souffre, comme le souligne Ismael Ahmed, responsable des services d'aide sociaux de l'Etat du Michigan. Le point d'observation idéal pour le magazine Time,  qui a acheté une maison dans les quartiers est pour y installer une équipe de journalistes.

    Ici, le taux de chômage est de 28,9 %, trois fois plus que la moyenne nationale. A en croire les spécialistes, il atteindrait les 50 % en incluant tous les individus ayant renoncé à s'enregistrer auprès des autorités. Quelque 130 000 emplois ont été perdus en 2009, le double par rapport à 2008. Seuls soeur Watson et les responsables d'organisations caritatives semblent afficher une relative sérénité sur l'avenir de leurs équipes. " Il y aura encore longtemps du travail pour nous ", lâche-t-elle.

    C'est dire si l'élection de Barack Obama a suscité un fol espoir. Bastion démocrate depuis 1962, élisant un maire noir sans discontinuer depuis 1973, la ville, qui compte 81 % d'Afro-Américains et symbolise un des hauts lieux de la lutte pour les droits civiques, a voté, le 4 novembre 2008, à plus de neuf électeurs sur dix pour le jeune sénateur de l'Illinois voisin. Dans la foulée, Dave Bing, ancienne star du basket, a été élu maire sur le thème du " changement ", une nouvelle équipe municipale plébiscitée, entièrement noire pour la première fois de son histoire. Plus révélateur encore, 168 habitants se sont portés candidats pour décrocher cinq sièges au conseil de la ville. Du jamais-vu.

    " Detroit veut y croire, assure Saunteen Jenkins, jeune élue municipale et ancienne responsable d'un centre de désintoxication. Les républicains n'ont rien fait pour nous. Le montant des fonds à destination de la ville n'a cessé de baisser jusqu'en 2008. Avec Obama nous avons l'occasion de tourner la page. " Avant de préciser : " Cela sera long et douloureux. "

    Le maire a décidé de reverser son salaire aux forces de police. Avec une dette de 300 millions de dollars, il vient de licencier 113 chauffeurs de bus. D'autres coupes budgétaires sont évoquées.

    " Personne n'est aujourd'hui totalement optimiste pour le futur, mais il y a le sentiment que la politique qui se met en place sera différente des précédentes, marquées par la corruption et l'inaction. En ce sens, l'arrivée d'Obama à un effet indéniable sur Detroit ", affirme Lawrence Dubin, professeur de droit à l'université de Mercy. Comme la plupart des personnes interrogées, il reconnaît avec une certaine indulgence que les résultats concrets se font attendre. "  Nous sommes tombés si bas, dit-il, qu'il nous faudra peut-être une génération pour remonter la pente. "

    L'avenue Eight Mile est une longue ligne droite de deux fois quatre voies qui sépare Detroit des banlieues du nord. D'un côté, les quartiers du centre majoritairement noirs, de l'autre les " suburbs " blancs, plus opulents. Une frontière raciale et sociale qui a marqué l'inconscient collectif pendant des décennies mais qui aujourd'hui se fissure sous les effets de la crise. Le chômage a traversé l'avenue. Des blocs d'habitations se sont vidés, là aussi.

    " Nous vivons un bouleversement de nos habitudes, explique Robin Boyle, professeur d'urbanisme à l'université Wayne. Un moment de restructuration où l'idée défendue en son temps par - le président - Ronald Reagan qu'une ville devait se débrouiller seule est révolue. Une nouvelle politique urbaine doit être repensée et le retour de la puissance publique accéléré. "

    Pour l'heure, le maire et son équipe annoncent vouloir désenclaver Detroit en développant une coopération accrue avec les municipalités voisines. Des " zones d'entreprises de quartiers ", incubateurs de start-up principalement tournés vers les automobiles du futur, ont fait leur apparition, jouant du prix ridiculement bas du foncier au centre-ville. Quelque 800 minijardins ou serres agricoles, appelés ici urban farms (" fermes urbaines "), ont poussé sur les terrains laissés vacants. " C'est une goutte d'eau dans un océan de misère, mais ces projets répondent à un réel besoin alimentaire ", souligne Grace Lee Boggs, 94 ans, infatigable militante féministe et antiraciste de la ville.

    " Detroit est une cité de survivants, une ville dure qui a souvent su rebondir ", reprend Ismael Ahmet. Le responsable des services sociaux veut croire que la métropole du Michigan sera un test pour le président Obama. " La vraie question, conclut-il, est de savoir si les électeurs seront assez patients. "


    Nicolas Bourcier

    De ce coté de l’atlantique on ne se rend pas toujours compte des dégâts que la Mondialisation à faite au Etats-Unis. Je ne sais jusqu'à quel point les gens accepteront.



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