• Suisses au bord de la crise de nerfs

    Après un an de polémiques à répétition, les ravages du « swiss bashing »

    Suisses au bord de la crise de nerfs  

    Après la France, l’Allemagne a annoncé posséder des données volées sur des comptes en Suisse pour confondre des fraudeurs. Une affaire de trop dans un pays qui voit son sacro-saint secret bancaire menacé. Conspuée par les organisations internationales, dépassée par la mondialisation, la Confédération se sent isolée. Sa population est tentée par le repli identitaire.

    Cette affaire, c’est un peu comme un coup de grâce. La charge de trop pour une Helvétie qui n’en peut plus de scandales et de polémiques à répétition. Depuis la décision de Berlin de donner son feu vert à l’achat, auprès d’un mystérieux informateur, d’un CD contenant les noms de quelque 1.500 fraudeurs présumés du fisc allemand, tous détenteurs d’un compte en Suisse, c’est la consternation sur les bords du lac Léman.« Les gens ont l’impression de se faire taper dessus pour des raisons qui ne sont pas forcément justifiées »,résume Michel Habib, chercheur au Swiss Finance Institute. Ils répètent souvent :« Pourquoi sommes-nous montrés du doigt alors queles banquiers du Delaware ou des possessions britanniques sont laissés tranquilles ? »Ils ressentent un profond sentiment d’injustice. Même les socialistes, qui sont opposés au secret bancaire, trouvent que la Suisse est maltraitée depuis quelques mois.  Ici, c’est un sentiment d’acharnement qui domine, celui d’une communauté internationale qui semble vouloir exorciser la crise aux dépens d’un petit pays de 7,6 millions d’habitants, brutalement passé du statut confortable de neutralité à celui de victime expiatoire.

    La tentation de la thèse du complot

    « De ce point de vue, l’année qui vient de se terminer a été vécue comme un drame national »,résume Pierre-Yves Frei, auteur d’un livre intitulé « La Chute du secret bancaire ». Tout y passe dans ce ras-le-bol généralisé, depuis les attaques incessantes contre les pratiques bancaires suisses jusqu’aux accusations unanimes contre la votation interdisant l’érection de nouveaux minarets en passant par la polémique à propos de l’arrestation de Roman Polanski. Jamais ou presque la Suisse n’avait à ce point fait les gros titres de la presse internationale. Autant de sel jeté sur les blessures de l’orgueil helvétique.« On sent monter une sourde angoisse chez une partie de la population »,note Pascal Sciarini, un spécialiste du système poli-tique suisse à l’université de Genève. L’impression que cette période laissera des traces indélébiles.Après l’affaire des fonds en déshérence, dans les années 1990, où plusieurs groupes financiers suisses avaient été accusés de ne pas avoir rendu l’argent des victimes des nazis ayant ouvert des comptes entre 1933 et 1945, Berne« avait l’impression d’avoir mis en place un système qui empêche ses banques d’être à nouveau accusées de cacher de l’argent douteux »,ajoute Pierre-Yves Frei. Las, la confédération« n’est pas parvenue à tirer son épingle du jeu cette fois-ci,s’inquiète Sébastien Guex, un professeur d’histoire contemporaine à l’université de Lausanne.Il semble que tout son système s’étiole et se fissure ».Face à l’avalanche de critiques, la thèse du complot, classique dans un tel contexte, fait florès.

    Stratégie de la rustine

    La chasse au fraudeur fiscal et à ses comptes suisses ?« Avec la crise, de nombreux pays souffrent d’un manque de liquidités et ils recherchent tous les moyens possibles de combler leurs gigantesques déficits »,pense Daniel Heuer, le directeur de la Chambre de commerce germano-suisse. Mais le moment est plutôt mal choisi pour mettre la riche Confédération à contribution.« Le système économique helvétique, qui était remarquablement stable, a été durement secoué l’an dernier,remarque Jean-Yves Camus, un politologue de l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris).Le plein-emploi n’existe plus. »Mais il y a plus grave. A l’issue de cette terrible année 2009,« la population suisse commence seulement à réaliser qu’elle habite en réalité un tout petit pays totalement isolé sur la scène internationale alors que le reste de la planète vit dans un modèle multilatéral »,explique Pascal Sciarini. Un réveil particulièrement douloureux.« La Suisse moderne s’est construite autour de l’idée qu’elle représentait un cas particulier »,analyse Sébastien Guex.« Le pays était neutre, riche et fort. Ses habitants étaient un peu le peuple élu. Mais tout ce modèle est aujourd’hui remis en question. La neutralité est notamment un concept qui est de plus en plus difficile à justifier quand un nombre croissant de règles sont imposées par l’Union européenne, les Etats-Unis ou le G20. Tout le débat autour du secret bancaire et la manière dont Berne a été obligé en une nuit de changer tout son système bancaire le prouvent. »Toute la question est aujourd’hui de savoir si l’élite politique locale est à la hauteur du défi ainsi lancé au pays. Or la réponse est loin d’être assurée.« Les mentalités de la classe dirigeante changent peu ici »,déplore Hans Ulric Jost de l’université de Lausanne.« Nous conduisons une stratégie de la rustine »,complétait dans les colonnes du quotidien « Le Temps », le fiscaliste genevois Xavier Oberson, qui a participé au groupe de travail mis en place pour défendre les intérêts de la Suisse dans les négociations des conventions de double imposition (CDI).« Nous bouchons les trous les uns après les autres, mais nous ne nous rendons pas compte que le pneu commence à être drôlement dégonflé. Or personne n’est là pour nous proposer une roue de secours. »La réalité est que Berne semble dépassé par les événements.« Le vrai problème est l’incapacité du Conseil fédéral à anticiper et à répondre aux crises »,tranche Pascal Sciarini.Attaquée de toutes parts, mal défendue par les partis politiques traditionnels et inquiète face à son avenir, l’opinion publique helvétique cherche une voie de sortie en optant pour une certaine radicalisation. Le succès des thèses nationalistes de la bien mal nommée Union démocratique du centre (UDC) confirme cette tendance. En 2007, ce mouvement était devenu le premier parti de Suisse avec 28,9 % des suffrages. En perte de vitesse depuis cette date, il a récemment repris des couleurs dans les sondages grâce au référendum interdisant la construction de nouveaux minarets.« Ce vote est une manière pour la population de montrer qu’elle est mécontente des critiques venant de l’étranger »,estime Henri Schwamm, qui a coécrit avec Philippe Braillar un livre intitulé « La Place financière suisse, l’autre stratégie ». La Suisse semble aujourd’hui prise dans un cercle vicieux. Plus les critiques à son encontre se multiplieront, plus ses habitants risquent de succomber aux thèses nationalistes, pour ne pas dire racistes.« L’UDC veut déjà organiser une nouvelle votation qui renverrait dans leur pays d’origine les délinquants étrangers et, dans le climat actuel, je peux vous parier que cette décision sera approuvée à 60 % »,regrette Sébastien Guex.Ce repli sur soi n’est pas nouveau.« Depuis le XIXe siècle, l’extrême droite antidémocratique a toujours attiré environ un tiers des voix dans ce pays,rappelle Hans-Ulric Jost.Lorsque le droit d’initiative a été lancé en 1871, le premier vote a porté sur l’interdiction de l’abattage rituel des animaux par les juifs. Et il a recueilli une majorité des voix. »Pascal Sciarini ne dit rien d’autre quand il explique que« le mythe fondateur de la Suisse est basé sur la défense contre l’oppresseur étranger ».

    Résistances au changement

    «Le repli identitaire continue de s’accentuer,constate Pascal Sciarini.Pour éviter ce phénomène, il faudrait engager une discussion de fond sur la nature de l’identité suisse mais je ne suis pas très optimiste car la polarisation actuelle du paysage politique tend à radicaliser la population. C’est inquiétant. »Cet universitaire n’est pas le seul à tirer le signal d’alarme.« Le pays vit une période troublée,renchérit Jean-Yves Camus, de l’Iris.C’est incontestable. Il faut toutefois éviter de lancer contre la Suisse des sanctions similaires à celles qui avaient été imposées à l’Autriche après le succès de Jörg Haider dans les urnes. Il serait en effet extrêmement contre-productif de stigmatiser la Suisse. Le regard condescendant de l’étranger n’est pas une bonne politique. »Aujourd’hui, l’impasse semble totale. Les organisations internationales, Bruxelles en tête, ne semblent pas décidées à relâcher leur pression contre Berne. Acculée, la Confédération risque d’accepter une disparition très importante, voire totale, de son secret bancaire. Cette victoire risquerait toutefois de rendre de nombreux Suisses aigris. Et elle ne devrait pas modifier les mauvaises habitudes des fraudeurs.« Les groupes financiers continueront de faire leurs petites magouilles en allant dans les pays émergents du tiers- monde »,conclut Hans Ulric Jost. En refusant d’évoluer avec son temps et en s’arc-boutant envers et contre tous sur ses « traditions », la Suisse a donné à ses critiques le bâton pour se faire battre. Mais il lui est aujourd’hui impossible de revenir en arrière…Ce qui change avec cette crise, c’est que, pour la première fois, la Confédération va être obligée de composer. Avec une économie qui repose aux deux tiers sur ses exportations, le pays ne peut plus vivre seul, juge Pierre-Yves Frei. Ses habitants le savent bien. Les résistances au changement vont toutefois être longues à tomber.

    Frédéric Thérin à Genève

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    Face à la multiplication des critiques venues du monde entier, les Suissessont plongés dans le désarroi. Du coup,la tentation du repli identitaire est forte. Les thèses nationalistes du parti UDC prospèrent au point de représenter désormais un tiers de l’électorat.Marta NASCIMENTO/REA


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