• Transparence : jusqu'où peut-on aller ?

    Transparence : jusqu'où peut-on aller ?

    Peter Singer

    PRINCETON – La transparence, tel est le mot en vogue dans le champ politique. Mais une plus grande transparence est-elle toujours souhaitable ?

    Depuis la crise financière qui a éclaté en 2008, on demande une "plus grande transparence" dans le secteur des services financiers. Adoptée par le Congrès américain le mois dernier, la loi qui réforme le secteur financier exige plus de transparence des banques et des sociétés financières. Par ailleurs, grâce au travail acharné d'Oxfam America et de la coalition Publish What You Pay, la loi exige aussi des entreprises pétrolières et minières (américaines ou étrangères) qui veulent réunir des fonds aux USA de dévoiler les sommes qu'elles ont versées au gouvernement des pays dans lesquels elles opèrent.

    Pour beaucoup de pays pauvres, les ressources naturelles sont davantage une malédiction qu'autre chose. Des dirigeants corrompus utilisent les milliards qu'ils reçoivent des compagnies pétrolières ou minières pour leurs extravagances personnelles ou pour acheter des armes qui les servent à écraser les mouvements de résistance démocratiques.

    Il est vrai que la transparence à elle seule n'empêcherait pas cela, mais elle exposerait au grand jour ce que touchent les dirigeants et qui les financent. On peut espérer que cela changerait l'attitude des entreprises qui s'enrichissent en payant à des dictateurs le droit d'extraire des richesses qui appartiennent à tout le pays. Partout dans le monde, recevoir des biens volés est un crime - sauf semble-t-il quand les voleurs sont des dictateurs qui s'emparent des richesses de leur propre peuple qu'ils oppriment.

    Le mois dernier l'attention s'est portée sur une autre forme de transparence. Wikileaks, qui se définit comme "un lieu anonyme et mondialisé de diffusion de documents que l'opinion publique doit connaître", a mis en ligne 92000 documents relatifs à la guerre en Afghanistan, des rapports militaires sur différentes affaires et incidents et des rapports des services de renseignement.

    Wikileaks a publié depuis trois ans tout un éventail de documents confidentiels, allant du manuel expliquant le fonctionnement de la prison de Guantánamo Bay aux soldats américains à des preuves de la corruption au Kenya, en passant par la décharge de produits chimiques toxiques au large des côtes africaines. Il a aussi publié une liste des sites internet que le gouvernement australien envisageait de bloquer, la liste des membres du parti national britannique, une analyse des risques de faillite de la principale banque islandaise et la vidéo des tirs d'un hélicoptère américain à Bagdad qui a fait 12 morts, dont un photographe de Reuter. Mais ce sont les informations concernant l'Afghanistan qui ont suscité le plus de controverse.

    LeNew York Times, le Guardian etle Spiegel ont examiné ces documents avant leur mise en ligne et ont décidé d'en publier une partie. Les rédactions de ces journaux ont déclaré que si la décision de publier des documents confidentiels est toujours difficile, le faire dans ce cas était "manifestement d'intérêt public" et permettait d'illustrer "d'une manière unique l'extraordinaire difficulté de ce que les USA et leurs alliés ont entrepris". Le sénateur américain John Kerry, membre respecté du parti démocrate qui défend cette guerre, a déclaré que ces documents permettaient de "souligner les enjeux" du conflit et d'accélérer encore si besoin est les ajustements nécessaires.

    Le fondateur de Wikileaks, Julian Assange, a suggéré que ces documents pouvaient constituer la base de poursuites pour crimes de guerre commis par les forces américaines sur des civils afghans. D'autres, dont le président Obama, ont dit que ces documents n'apportent pas d'éléments qui n'aient déjà fait l'objet d'un débat public.

    Le parallèle est évident entre ces documents et les documents secrets du Pentagone sur la guerre du Vietnam dévoilés en 1971 par Daniel Ellsberg qui avaient aidé l'opinion publique américaine à comprendre comment cette guerre était menée. Sur son site, Wikileaks cite une décision de la Cour suprême statuant dans une affaire que "seule une presse véritablement libre peut dévoiler efficacement les tromperies au sein d'un gouvernement". Wikileaks affirme aussi que les documents qu'il a publiés ont déjà suscité des centaines de réformes et que la transparence est le meilleur moyen de parvenir à une bonne gouvernance. 

    Pourtant, même certains défenseurs de la transparence gouvernementale estiment que Wikileaks va trop loin. Steven Aftergood, responsable du programme sur la question du secret gouvernemental au sein de la Fédération des scientifiques américains, classe Wikileaks parmi les ennemis d'une société transparente du fait qu'il ne respecte ni la loi ni le droit des personnes.

    Wikileaks affirme ne pas avoir encore avoir publié 15000 documents supplémentaires sur la guerre en Afghanistan pour supprimer les noms et les éléments qui permettraient d'identifier des personnes et de les mettre ainsi en danger. Mais le Times de Londres a indiqué que dans certains cas les documents déjà publiés contiennent des éléments de ce genre. Assange a déclaré  regretter profondément que la publication des documents ait pu nuire, tout en justifiant sa décision. Le débat sur Wikileaks met en évidence les conséquences dommageables manifestes que peut avoir la transparence, mais nous ne pensons pas aux conséquences du manque de transparence et au fait que s'il y en avait davantage, les gouvernements et les entreprises auraient probablement un comportement moins immoral.

    Mais jusqu'où peut-on aller en matière de transparence ? Un chercheur en intelligence artificielle du département informatique de l'université de Lettonie a dévoilé au début de l'année des informations confidentielles su les revenus des dirigeants des banques. Il a été salué comme un Robin des Bois moderne, car sans lui l'opinion publique n'aurait pas su combien certains d'entre eux continuaient à toucher alors que leur banque échappait à la faillite grâce à l'aide publique. En Norvège, chaque année le gouvernement publie les revenus et le patrimoine de presque tous les contribuables. Est-ce trop de transparence ? Si c'est le cas, pourquoi ?

    Dans un monde où les terroristes ont commis des atrocités et menacent d'en commettre d'autres, il est utopique de chercher une transparence totale de la part des gouvernements. Il est des cas où l'on doit agir en secret pour le bien public. Néanmoins une société plus transparente serait sans doute meilleure - et l'on peut en dire autant pour la planète.

    Peter Singer est professeur de bioéthique à l'université de Princeton. Il enseigne aussi à l'université de Melbourne. Il a écrit plusieurs livre, dontPractical Ethics, One Worldet plus récemment The Life You Can Save [Les vies que vous pouvez sauver : agir aujourd'hui pour mettre fin à la pauvreté dans le monde].

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz


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