• Trois livres très récent ( presque ) indispensable


    Un voyage d'anthropologue dans le monde de l'argent

    Depuis 2007, Paul Jorion pose son regard d'anthropologue sur la crise financière avec une lucidité rarement égalée. Connu pour son ouvrage prophétique, « Vers la crise du capitalisme américain ? », l'auteur se focalise dans son dernier livre sur un sujet d'actualité — l'argent — dans un travail méticuleux qui relève à la fois de l'observation, de l'explication, du réquisitoire et du manifeste.

    Paul Jorion est une sorte d'ovni dans le monde de l'économie. Il n'appartient pas à l'establishment universitaire, il porte une voix différente, il revendique un statut d'anthropologue égaré dans la finance. Et ça marche. L'un de ses livres — « <st1:personname productid="la Crise" w:st="on">la Crise</st1:personname> du capitalisme américain » — récemment réédité fait aujourd'hui référence. Son blog (www.pauljorion.com/blog) sur les riches heures de la faillite du système financier international est devenu incontournable et draine un cortège incroyable de commentateurs passionnés. Quitte à saturer le serveur suite à un passage à France Culture. Car Paul Jorion, chercheur sans emploi « exilé » en France, est devenu la coqueluche des médias. Pensez, quelle aubaine, enfin un « économiste » qui « parle » aux gens ! Écrivain prolixe, ce nouveau philosophe de la crise apporte sa pierre à la compréhension d'un monde qui court selon lui à sa perte, à l'explication — c'est ce qui fait son originalité — des facteurs anthropologiques qui rendent possible un tel aveuglement. Son dernier opus, « l'Argent, mode d'emploi », s'inscrit certes dans cette même logique, mais il constitue un ouvrage vraiment à part dans la littérature économique, qui renvoie aussi au titre du livre de Claude Guillon et d'Yves le Bonniec, « Suicide, mode d'emploi », peut-être celui de notre société.

    Son propos ? Parler de l'argent comme un explorateur aurait pu parler d'un rite secret mis à jour au détour d'une vallée perdue. On oublie tout (ou presque) ce qui a été écrit sur le sujet, on oublie les textes fondateurs, et on réinitialise le logiciel de la pensée pour approcher un bien si usuel mais si méconnu. Il ne faut pas confondre ce livre avec une nouvelle édition de la série « Pour les nuls », c'est un essai sur l'argent par et pour ceux qui n'en ont pas. L'idée du livre est d'ailleurs née de dialogues nourris et enflammés sur le blog de l'auteur en pleine tempête financière.

    Du distributeur automatique de billets aux méandres de la finance internationale, en passant par la nouvelle dictature du taux d'intérêt qui rend les riches plus riches et les pauvres plus endettés, c'est bien un regard neuf et méticuleux qui est porté sur la circulation de l'argent (à ne pas confondre avec la monnaie). C'est aussi une mise en perspective de la nature de l'argent, de ses fonctions, de ses dérives. Parmi ces dernières, celle de l'amalgame — soigneusement entretenu — fait entre argent et dette est particulièrement convaincante. À partir du moment où les agents économiques considèrent la dette comme de l'argent frais, la « chaîne de Ponzi », ce type d'escroquerie rendu célèbre par Bernard Madoff, n'est plus très loin… Et quand le pot aux roses est découvert, et les victimes ruinées, l'État est toujours là pour créer de nouvelles dettes pour rembourser les anciennes. Le propos tourne alors en un réquisitoire implacable de notre système monétaire. Bien entendu, les économistes professionnels ne manqueront pas de souligner le manque de fond théorique. Mais c'est ce qui fait justement l'originalité et l'intérêt du livre. Il permet de comprendre des mécanismes complexes et surtout de réfléchir, de se poser des questions sur des sujets trop longtemps laissés à la seule discrétion des experts. En filigrane, « L'Argent, mode d'emploi » se réclame aussi du manifeste, celui de la réappropriation de la « chose » économique par les citoyens.

    Éric Benhamou

    « L'Argent, mode d'emploi », Fayard, 400 pages, 20 euros.

    La mystique de la vérité

    Rares sont les auteurs qui se payent le luxe de sortir coup sur coup deux essais. Paul Jorion nous livre donc également un « essai ambitieux » sur la vérité et la réalité, comme une « contribution à l'anthropologie des savoirs ». Le propos apparaît bien éloigné de la finance mais certaines réflexions développées dans cet essai peuvent utilement compléter le raisonnement sur la crise. La vérité et la réalité font en effet partie intégrante de notre culture — notions absentes en revanche dans la culture extrême-orientale — et ces deux maîtres mots nourrissent désormais tout discours politique. Nous devons la « vérité » aux philosophes grecs tandis que la « réalité » prend tout son sens moderne à <st1:personname productid="la Renaissance" w:st="on">la Renaissance</st1:personname> lors des batailles menées par l'Église contre la science moderne naissante. L'une découle de l'autre et dire la vérité revient à décrire la réalité. Cette confusion entre deux ces univers a engendré une représentation mathématique du monde. Pour l'auteur, il est temps de revenir aux sources, au raisonnement d'Aristote et de mettre entre parenthèses le « mysticisme des mathématiques ».

    « Comment la vérité et la réalité furent inventées », par Paul Jorion. Éditions Gallimard, 380 pages, 25 euros.

    Le goût des autres
    Pas question de baisser les bras. Devant un monde saturé de problèmes entre crise financière, pollution ou épidémie, le biologiste et immunologiste Philippe Kourilsky, professeur au Collège de France et membre de l'Académie des sciences, nous propose de changer notre regard. Partant du vieil adage qui consiste à dire que lorsqu'un individu se comporte de façon inadéquate il ne « voit pas la réalité en face », il a décidé de réfléchir à la manière dont nous appréhendons le réel. Et nous livre dans « le Temps de l'altruisme » une exploration de notre responsabilité individuelle et collective. Il propose non pas des solutions clés en main mais une démarche, tant il est vrai qu'il vaut mieux donner à un affamé une canne à pêche qu'un poisson. Là où son propos est lumineux, c'est qu'il offre d'autres logiques, notamment sur les droits et les devoirs d'un individu, et fait un point salutaire sur la confusion habituelle entre générosité et altruisme. En reconnaissant le caractère un brin idéaliste de son essai, il plaide pour une réhabilitation de la logique, bref du principe de réalité : comment, par l'usage de la raison, déborder la simple intuition pour percevoir des morceaux de réalité qui nous échappent ? En somme, élargir notre vision et nos jugements. Pour le bien-être de tous. Un idéal à atteindre absolument.

     

    Sophie Péters

     

    « Le Temps de l'altruisme » Philippe Kourilsky ; préface d'Amartya Sen, prix Nobel d'économie ; édition Odile Jacob 212 Pages, 21,90 euros.


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