• Un bouddhisme américain

    l’œil du philosophe

    Un bouddhisme américain  

    La chronique de  Roger-Pol Droit

    Obama persiste. Il recevra le dalaï-lama, malgré l’irritation des Chinois. Ce durcissement et ses conséquences sont partout examinés. Pourtant, à l’arrière-plan, un phénomène plus vaste et plus profond n’est pas suffisamment rappelé. Son nom provisoire : « hybridation des empires ». La Chine s’occidentalise, et les Etats-Unis, différemment, s’orientalisent. Chacune des deux puissances semble évoluer à front renversé.Sur le versant chinois, le processus est éclatant. L’empire du Milieu se couvre d’usines, de centres commerciaux, d’autoroutes et de mégapoles sous l’effet d’une industrialisation massive, de marchés financiers en surchauffe et d’une consommation en folie. On ne saurait par ailleurs oublier que l’idéologie marxiste à laquelle le pouvoir chinois s’arc-boute – si difficilement conciliable qu’elle soit devenue avec l’actuelle réalité du pays – est également un pur produit de la pensée européenne. Somme toute, c’est par un étrange mouvement tournant qu’arrivent à Lhassa, en provenance de Pékin, aussi bien le train à grande vitesse qu’une kyrielle de bars, de néons et de jeux qui copient, de loin, Las Vegas. Quant au dalaï-lama, il voyage à l’Ouest.Il y a déjà plusieurs générations que le bouddhisme travaille le Nouveau Monde. Emerson (1803-1882) et Thoreau (1817-1862), deux penseurs radicaux dont l’influence reste vive jusqu’à nos jours, s’y intéressent dès le milieu du XIXe siècle. Plus près de nous, la beat generation – avec Kerouac, Ginsberg ou Alan Watts – a rendu les mandalas populaires. Une influence diffuse du bouddhisme est perceptible de manière croissante chez les élites américaines, au-delà des 5 millions d’adeptes actuellement dénombrés aux Etats-Unis. Ce « bouddhisme latent », comme disait Nietzsche, n’est pas adhésion complète à la doctrine, plutôt une attirance vers ses lignes de force – compassion, recueillement, respect de la nature.Un « second bouddhisme » ? Il y a plus d’un siècle, Nietzsche l’imaginait déjà. Il annonçait l’avènement possible d’« une sorte de Chine européenne[…]avec une douce croyance bouddhisto-chrétienne, et, dans la pratique, un savoir-vivre épicurien ».Son diagnostic soulignait aussi comment l’expansion des idées boud-dhistes à partir de l’Orient extrême rencontrait aujourd’hui l’évolution interne propre à l’extrême Occident. Nous approcherions de« cet état de friabilité philosophique et de culture tardive, à partir duquel la formation d’un bouddhisme devient compréhensible ».N’oublions pas combien la découverte réciproque de l’Est et de l’Ouest demeure une affaire récente : deux cents ans, environ. Pour que s’interpénètrent des civilisations distinctes, élaborées durant des millénaires, c’est peu. Certes, il y a bien eu, auparavant, de multiples infiltrations. Mais elles furent infimes et situées seulement aux marges. Ainsi, quand Clément d’Alexandrie, père de l’Eglise, mentionne pour la première fois le nom du Bouddha, au début du IIIe siècle de notre ère, ce n’est qu’un mot. Les vraies rencontres datent des XIXe et XXe siècles, quand s’établit un grand commerce Occident-Chine, quand se publie, en 1836, le premier dictionnaire tibétain-anglais.Sous nos yeux, désormais, l’altération réciproque s’accélère. Cette « hybridation des empires » se distingue du « choc des civilisations » : chacun se transforme au reflet de l’autre au lieu de l’affronter. Ce n’est pas non plus une « alliance des civilisations », qui suppose des identités maintenues. Le phénomène est d’un autre ordre : transfert, mimétisme, greffe. Difficile de savoir ce qui sortira de cette recomposition mondiale. Des changements de style et de statut, assurément. Des retours de flamme travestis en retours aux sources, peut-être bien. Sans compter quelques hypothèses improbables. Par exemple : le Tibet libre commençant à refleurir, d’abord, sur les rives du Potomac. En attendant les moulins à prières sur le Mississippi et les mandalas californiens.


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