• Un d'mi ? Ben ça f'ra 15 francs, m'sieur !

    Un d'mi ? Ben ça f'ra 15 francs, m'sieur !

    Les auteurs des nombreuses biographies en préparation de Dominique Strauss-Kahn vont être contraints d'écrire en toute hâte un nouveau chapitre. Celui qui décrira le moment où il fut désigné super premier ministre de la Grèce.

    DSK a expliqué, sans humilité excessive, combien il avait joué un rôle personnel décisif pour convaincre les Allemands de contribuer au plan de 110 milliards d'euros accordé à Athènes et persuader M. Papandréou de prendre des mesures d'austérité sans précédent pour redresser les comptes publics. Un super premier ministre tendance social-libéral. Enfin, pour être tout à fait honnête, nettement plus libéral que social. Certes, le patron du FMI a fait pression pour repousser de deux ans l'échéance de retour à un déficit à 3 % du PIB.

    Pour le reste, c'est l'orthodoxie dans sa splendeur : libéralisation des marchés de biens et de services pour favoriser la concurrence, coupes claires dans les dépenses publiques, etc. Il faut des lunettes en 3D pour déceler des différences entre le FMI d'avant DSK et sous DSK.

    Le petit souci, pour Dominique Strauss-Kahn, pour la Grèce, pour les autres pays de la zone euro, pour tout le monde, c'est que les économistes - toutes tendances confondues - ne croient pas un seul instant que le plan puisse réussir. Pas plus Martin Wolf que Nouriel Roubini ou Jean-Paul Fitoussi.

    Parce qu'il est selon eux impossible de réduire de 11 points de PIB son déficit en trois ans. Parce que la déflation programmée détériorera les finances publiques du pays, donc sa solvabilité, au lieu de l'améliorer, tout comme le fera le probable boom de l'économie souterraine (déjà un bon tiers du PIB).

    Parce que, enfin, pour essayer de dire les choses sans froisser personne, la discipline économique, le souci de la productivité et le civisme fiscal ne sont pas forcément les vertus les plus répandues en Grèce. Sans oublier un détail, qui n'en est pas un : il est autrement plus facile de faire accepter une baisse du niveau de vie, une amputation des salaires et du pouvoir d'achat en Irlande, pays le plus riche d'Europe après le Luxembourg, qu'en Grèce, classé parmi les plus pauvres.

    Pour une fois, les maudites agences de notation et les affreux spéculateurs semblent faire preuve de simple bon sens et de vision à long terme. Tous les gérants de sicav qui détiennent - ou détenaient - des obligations grecques à cinq ou à dix ans ont bien raison de se demander où Athènes trouvera l'argent pour les rembourser quand elles arriveront à échéance.

    Même chose pour les titres de dette émis par l'Espagne ou le Portugal, deux pays qui souffrent d'énormes déficits de compétitivité, et dont on ne voit pas quels moteurs de croissance pourraient, chez eux, même à moyen terme, redémarrer.

    La preuve, en tout cas, que la crise est gravissime, c'est que même les économistes américains les mieux intentionnés à l'égard de l'Europe et de l'euro, tels les Prix Nobel d'économie Paul Krugman ou Joseph Stiglitz, se montrent aujourd'hui aussi pessimistes que les eurosceptiques de la première heure ou les friedemaniens de stricte obédience. C'est dire. Pour Stiglitz, " si l'Europe ne règle pas ses problèmes institutionnels fondamentaux, l'avenir de l'euro sera peut-être très bref ".

    Et difficile, cette fois, de balayer, comme dans le passé, ces sombres pronostics en expliquant que les Américains n'ont jamais rien compris à l'Europe et donc à l'euro. C'est peut-être plutôt, en vérité, que les Européens n'ont jamais rien compris aux questions monétaires et qu'ils ont construit l'euro sur des bases pourries.

    Si l'euro est à l'agonie, ce qui est en revanche déjà mort, c'est le principe même qui avait prévalu à sa conception. L'idée, on peut dire maintenant l'illusion, selon laquelle le fait pour des pays de posséder la même monnaie les ferait converger économiquement. Une sorte d'angélisme monétaire qui voulait que les pays d'Europe du Sud se hissent au niveau de l'Allemagne, que l'euro grec, espagnol ou portugais avait la même valeur que l'euro allemand.

    " Toute union monétaire est une centrifugeuse, une machine à fabriquer de l'hétérogénéité et de la divergence entre les économies d'une zone, dès lors qu'il n'existe aucun mécanisme stabilisateur susceptible d'absorber les chocs pouvant affecter tel ou tel pays ", expliquent bien Marie-Paule Virard et Patrick Artus dans leur dernier livre, Pourquoi il faut partager les revenus (La Découverte, 182 p., 13 euros).

    Depuis dix ans, pendant que les Allemands se serraient la ceinture sur les salaires, jouaient à fond la carte de la compétitivité et des exportations, les Espagnols bâtissaient leur croissance avec du béton et de la dette (la moitié du ciment utilisé en Europe l'était en Espagne, l'endettement des ménages espagnols est passé de 70 % du revenu en 1999 et 140 % début 2008).

    Une telle hétérogénéité n'aurait pas posé de gros problèmes si la zone euro avait constitué une zone monétaire optimale, selon la formule un peu barbare du Prix Nobel Robert Mundell. Si le change fixe avait été compensé par une mobilité du travail et du capital. Comme aux Etats-Unis, où un ouvrier de l'automobile qui se retrouve au chômage à Detroit n'hésitera pas à aller chercher du travail en -Californie.

    Et où le fédéralisme fiscal organise la redistribution automatique des Etats riches vers les Etats pauvres, du Texas vers la Louisiane. Mais, dans la zone euro, la solidarité budgétaire n'existe pas (le budget de l'Union représente à peine plus de 1 % du PIB) et la mobilité du travail est quasi nulle, même à l'intérieur d'un pays.

    Sans signe de constitution rapide d'Etats-Unis d'Europe, hurlent aujourd'hui les marchés, mais aussi Stiglitz, l'euro ne survivra pas. Au lieu de cela, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ne proposent, comme solution miracle à la crise, que de renforcer un pacte de stabilité déjà six pieds sous terre. On est loin du compte.

    Après s'être habitué à diviser les prix par 6,5, il va peut-être falloir apprendre à les multiplier par 6,5. Au comptoir du Havane, le café au bas de l'immeuble du Monde, le demi de bière vaudrait dans les 15 francs. Et il en faudra plusieurs pour noyer son chagrin.

    Pierre-Antoine Delhommais

    Oui, c'est le bon sens malheureusement.


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