• Une année de discorde sino-américaine ?

    Une année de discorde sino-américaine ?

    Ian Bremmer and David Gordon

     

    NEW YORK –Le président américain Barack Obama ainsi que le président chinois Hu Jintao ont été nommés les « personnalités les plus puissantes » de la planète par le magazine Forbes en 2009. En 2010, nous découvrirons que ni l’un ni l’autre n’ont le pouvoir de préserver ces relations sino-américaines. Une bien mauvaise nouvelle pour ceux qui estiment que la coopération entre les deux pays est essentielle à la relance de l’économie globale, à la réussite du défi posé par les changements climatiques, à la réduction de la menace de prolifération nucléaire, et pour gérer toute une série d’autres dossiers sans frontières. C’est aussi une mauvaise nouvelle pour l’Amérique et pour la Chine.

    Le nombre à surveiller est le 10. Les 10% du taux de chômage américain et le potentiel de croissance chinois de 10% devraient entrer en collision comme des fronts d’air qui s’entrechoquent et provoquent une tempête. Le populisme américain et la fierté chinoise se feront face. Et le climat politique américain tourmenté par les élections de mi-mandat pourraient signifier que les plus importantes relations bilatérales de la planète traverseront d’importantes turbulences cette année.

    L’Amérique et la Chine vivent désormais une espèce de destruction économique réciproque assurée, et les deux présidents le savent bien. L’Amérique a besoin de la Chine pour financer sa dette et la Chine a besoin que les Américains achètent ses produits.

    Le choc petit mais intense absorbé par la Chine lors de la crise financière a fait la preuve que sa croissance économique reste encore dépendante de la demande des consommateurs américains, européens et japonais – et cela devrait durer encore quelques temps. Les responsables politiques Chinois aimeraient faire basculer le modèle de croissance de la Chine sur la consommation intérieure, mais c’est un projet à long terme. Il est à prévoir qu’ils dépendront encore pour quelques temps de fabricants locaux et de leur capacité à créer les emplois qui protègent à la fois les objectifs de développement de la Chine et le monopole du Parti Communiste sur le pouvoir politique national.

    La crainte de fermetures d’usines et de perte de salaires a poussé le gouvernement chinois à lancer un important plan de relance l’année dernière pour protéger les emplois et relancer la croissance. Et cela a fonctionné. La Chine, beaucoup moins exposée aux titres toxiques des banques que l’Occident, est de retour dans la course alors même que l’Amérique se démène à ses pieds.

    Dans un récent sondage Pew, 44% des sondés ont cité la Chine comme « première puissance économique du monde ». Seuls 27% d’entres eux ont cité l’Amérique. Bien sur, l’Amérique va se récupérer mais relancer l’emploi demande plus de temps. Aussi longtemps que les votants se soucieront de leur porte-monnaie, les Démocrates et les Républicains rivaliseront pour défendre les travailleurs américains. A l’approche des élections américaines qui doivent avoir lieu en novembre, nombreux sont les législateurs américains qui exigeront que le pays au taux de chômage de 10% persuade le pays à la croissance de 10% de cesser de contourner les règlementations du commerce et la manipulation de sa monnaie.

    Les responsables chinois, pour leur part, voudront savoir pourquoi les champions de l’économie de marché à Washington brandissent la menace du protectionnisme. Car, au fur et à mesure que la croissance chinoise s’accélère, les déséquilibres dans les échanges commerciaux attisent les frustrations américaines, et compte tenu de la menace des élections, les législateurs des deux partis politiques américains menaceront la Chine d’action punitive sur différents dossiers.

    L’administration Obama a déjà réagi contre les exportations chinoises de pneumatiques et de tuyaux en acier, mais la confrontation de cette année devrait s’étendre bien au-delà des échanges commerciaux. Lorsque le Congrès américain entamera les débats sur le changement climatique, par exemple, et que certains députés demanderont un système de plafonnement et d’échange des droits d’émissions, d’autres voudront savoir pourquoi l’Amérique accepterait des engagements restrictifs alors que la Chine en refuse le principe.

    Les responsables chinois, qui n’ont aucune envie de jouer les boucs émissaires, en appelleront à leur fierté nationale pour maintenir leur position et renforcer leur jeu dans les négociations. Le gouvernement chinois a lourdement investi ces dernières années dans des sociétés publiques ainsi que dans des entreprises privées labellisées ‘champions nationaux’, surtout pour faire en sorte que la Chine profite au mieux de la force des marchés tout en garantissant que les leaders garde le plus possible le contrôle sur le butin. Afin d’aider ces locomotives nationales à étendre leur influence sur les marchés, le gouvernement les favorise souvent au détriment des concurrents étrangers. La rhétorique hostile et les actions commerciales américaines ne feront qu’encourager les leaders chinois à accélérer ce mouvement.

    L’Administration Obama veut aussi que la Chine assume un peu plus du poids de la gouvernance internationale. Ceci implique d’aider les Etats-Unis a faire pression sur des pays comme l’Iran, le Soudan, et la Birmanie qui persistent à défier la communauté internationale – et avec lesquels certaines entreprises publiques chinoises ont développé des relations commerciales extrêmement lucratives qui servent les intérêts économiques et politiques chinois. Les responsables chinois, qui ne veulent pas faire de compromis sur les dossiers qui pourraient saper leurs objectifs nationaux, résistent encore.

    Une guerre commerciale à grande échelle est improbable. Les deux gouvernements savent que les enjeux sont trop élevés pour leurs économies, et Obama et Hu continueront de fournir tous les efforts nécessaires pour faire avancer les choses de façon constructive. Mais aucun des deux ne peut garantir que les récriminations et les reproches ne mèneront leur propre existence.

    Si par exemple, un autre problème de sécurité mettant en cause des importations chinoises devait à nouveau se vérifier et faire les gros titres de la presse américaine, la déception cèderait surement la place à une véritable colère. La plupart des Américains se préoccupent peu de la politique monétaire chinoise ou de sa position sur les droits à la propriété intellectuelle. Mais si les produits fabriqués en Chine menace leur santé et leur sécurité, il se trouvera surement des députés pour attiser les braises.

    L’élection présidentielle américaine de 2008 fut la dernière au cours de laquelle la très grande majorité des citoyens ne connaissaient ni ne s’intéressaient à la position des candidats à propos de la Chine. Les responsables à Pékin, de plus en plus sensibles aux critiques américaines, seront prêts négocier toute accusation comme des biens et des services, ou de bonnes idées. C’est pourquoi les « peuples les plus puissants du monde » auront désormais le plus grand mal à travailler ensemble pour répondre aux difficiles défis d’aujourd’hui.

     

    Ian Bremmer is President of Eurasia Group and a Senior Fellow at the World Policy Institute.
    David Gordon is Eurasia Group's head of research.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats


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