• Une Chine forte ou faible ?

    Une Chine forte ou faible ?

    Jeffrey N. Wasserstrom

     


     

    IRVINE, CALIFORNIE – Ces derniers temps, le gouvernement chinois a employé un langage musclé, inhabituel, pour affirmer sa souveraineté sur des zones maritimes à la territorialité contestée au large de la Chine. Ceci a provoqué une escalade des tensions à effet cliquet, notamment entre la Chine et les Etats-Unis. La secrétaire d’état Hillary Clinton a souligné que l’administration Obama était désormais prête à intervenir pour garantir une adjudication équitable des conflits relatifs à la Mer de Chine méridionale. Les porte-parole du gouvernement chinois ont dénoncé cette proposition, qui reviendrait selon eux à revenir au temps où l’Amérique pensait qu’elle pouvait et se devait d’« endiguer » la République populaire.

    Il est possible d’interpréter la surenchère rhétorique de la Chine – et sa sévère riposte aux manouvres militaires Etats-Unis/Corée du Sud – comme une indication que les dirigeants chinois ont une confiance absolue en eux-mêmes et qu’ils ont hâte de faire les importants. En fait, la réalité est plus complexe. En y regardant bien, on se rend compte que les mots et les actions du président Hu Jintao sont souvent le résultat d’un mélange d’insécurité et d’impudence et que les officiels chinois tantôt exagèrent tantôt minimisent l’ascension du pays.

    Ainsi, il y a des jours où les dirigeants chinois ont l’air conscients de leur réussite et veulent que le monde entier l’admette. Même avant l’éruption de cette crise diplomatique, les dirigeants chinois faisaient remarquer non sans joie que leur plan de relance avait été oh combien plus efficace que celui d’Obama pour contrer les effets négatifs de la crise financière.

    Pourtant, à l’annonce, le mois dernier, que la Chine avait officiellement supplanté le Japon au deuxième rang économique mondial, elle n’a pas exulté pour avoir vaincu un rival de longue date. Tout en visant la première place détenue par les Etats-Unis, les déclarations du gouvernement insistaient sur le fait que la Chine demeure un pays « pauvre et en développement ».

    Les dirigeants chinois ont une personnalité double et leur facette confiante inquiète leurs voisins et les Etats-Unis. N’oublions cependant pas que la confiance que le Parti a en lui a de bons côtés. Comme le chercheur en sciences politiques Kevin O’Brien l’a démontré, le fait que la Chine s’empresse de trouver des arrangements avec certains manifestants, plutôt que de traiter toute forme d’action collective comme subversive, peut être vu comme un sentiment de sécurité croissant.

    A l’inverse, les actions les plus dérangeantes de la Chine peuvent être attribuées à un sentiment d’insécurité exacerbé. Pensez à la manière rude dont l’empêcheur de tourner en rond Liu Xiaobo a été traité. Accusé de « subversion » sur de fausses accusations, ce critique a été condamné à onze ans de prison pour avoir lancé une pétition sur Internet mettant au défi les libertés civiles. Comment un activiste pourrait-il troubler une élite sûre d’elle-même ?

    Le visage confiant que les dirigeants chinois affichent parfois se comprend aisément. Depuis la fin des années 1980 jusqu’aux années 2000, de nombreux spécialistes ont prétendu que le Parti avait fait son temps, convaincus qu’il succomberait à « l’extinction Léniniste » qui a commencé avec l’écroulement du communisme en Europe. Pourtant, ce parti est toujours au pouvoir aujourd’hui. Dans les aéroports, les kiosques qui avaient l’habitude d’exposer The Coming Collapse of China [La fin prochaine de la Chine] de Gordon G. Chang mettent désormais en avant When China Rules the World [Quand la Chine dirigera le monde] de Martin Jacques.

    Pourquoi donc les autorités chinoises retombent-elles dans le doute et la crainte et recherchent-elles à éviter de qualifier leur pays de superpuissance ?

    D’une part, minimiser l’ascension de la Chine a des avantages pratiques, y compris de continuer à être vu comme un pays « pauvre, en développement » et non comme un géant économique. Car on attend des nations dites développées de contribuer plus que les autres à la résolution des soucis de la planète, comme celui du réchauffement climatique.

    D’autre part, la Chine reste un véritable pays pauvre en termes de revenus par tête. Et la situation de certaines régions s’apparente plus à celle de pays en développement en difficulté qu’à celle des villes chinoises pétries de richesses.

    Le Parti est dans une position vulnérable – et le sait bien – ce qui n’excuse ni la paranoïa ni la répression. En revanche, ce n’est pas parce qu’il a survécu aux prédictions de sa chute qu’il n’a pas de talon d’Achille. Il est notoire que la colère contre la corruption et le népotisme, à l’origine des émeutes de Tiananmen, n’a jamais vraiment disparu.

    En fait, les dirigeants chinois continuent de se reposer sur un type de nationalisme articulé autour de fables pour opprimés. Aujourd’hui, ils fondent leur légitimité sur la notion que le Parti, arrivé au pouvoir cependant que la nation combattait la domination étrangère, est le seul capable de protéger la Chine d’être à nouveau tyrannisée dans l’arène internationale et que seul ce parti peut fournir l’environnement stable nécessaire à la croissance.

    La double personnalité des responsables chinois explique un phénomène curieux que l’ancienne vice-secrétaire d’état américaine Susan Shirk a souligné dans son ouvrage China: Fragile Superpower [La Chine : superpuissance fragile]. A la lecture du titre, ses amis américains s’étonnaient de l’adjectif « fragile » tandis que ses amis chinois pensaient qu’il était prématuré d’appeler leur pays une « superpuissance ». 

    Le titre de Shirk continue de refléter un phénomène crucial, source de confusion sur la scène diplomatique. Les étrangers sont de plus en plus convaincus que la Chine est une superpuissance et qu’elle doit se comporter comme une superpuissance responsable, tandis que les dirigeants chinois n’ont recours à cette désignation qu’en de rares occasions et que le Parti continue de se comporter comme s’il n’avait qu’une légère emprise sur le pouvoir.

    Jeffrey Wasserstrom est professeur d’histoire à l’University of California à Irvine et éditeur du Journal of Asian Studies. Son dernier ouvrage s’intitule China in the 21st Century: What Everyone Needs to Know.


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