• Une contre-révolution antitrust ?

    Une contre-révolution antitrust ?

    Xavier Vives

    BARCELONE – La crise financière mondiale actuelle a révélé les énormes pressions auxquelles sont confrontées les politiques de concurrence de part et d’autre de l’Atlantique. Les politiques de concurrence ont particulièrement souffert des mesures corruptives d’aide aux intermédiaires financiers ainsi que de la suspension de règlementations de fusion pour sauver les institutions. Les provisions de capital publiques et les autres subventions ont déséquilibré les règles du jeu, avec des institutions faibles qui ont mieux capitalisé que celles en meilleure forme.

    C’est essentiel dans un secteur tel que celui de la banque, où la perception de la solidité d’une institution est fondamentale à sa capacité à être compétitive. La Lloyds TSB, par exemple, a pris le contrôle de la HBOS, la plus importante société de crédit immobilier britannique, en difficulté, par une fusion qui n’avait pas reçu l’aval de l’Office of Fair Trading britannique, alors qu’elle avait été empêchée de prendre le contrôle de la banque Abbey National en 2001. Aux Etats-Unis, le secteur de la banque d’investissement a été consolidé par les prises de contrôle imposées de Bear Stearns par JP Morgan et de Merrill Lynch par Bank of America. Il en résulte un net affaiblissement de la compétitivité entre les différents acteurs du secteur.

    La politique de concurrence était habituellement prévue pour gérer les crises individuelles mais une crise systémique lui a presque cassé les reins. Dans le secteur bancaire, mais aussi dans d’autres secteurs, l’industrie automobile en tête, l’arrivée massive de fonds permettent à des acteurs inefficients de rester en place, limitant ainsi la croissance d’entreprises efficaces ou, peut-être même pire, empêchant l’arrivée de nouvelles entreprises sur le marché. Dans l’Union Européenne, les gouvernements nationaux se sont engagés dans une course aux subventions pour faire basculer les coûts d’ajustement de capacité de l’industrie automobile vers les voisins, comme le démontre le cas d’Opel.  

    Mais procéder à des fusions pour réduire les excédents de capacité perçus dans le secteur bancaire et l’industrie automobile peut à long terme entrainer des structures de marché anticoncurrentielles. Aussi longtemps que ces structures empêcheront l’arrivée de nouveaux entrants, les marchés resteront indisciplinés et les consommateurs vont souffrir.

    C’est précisément la taille et le pouvoir des grandes entreprises, qu’elles soient financières, automobiles ou autres, qui a conditionné l’ampleur des régulations et de l’intervention de l’état. Il n’y a aucun doute sur le fait que les efforts des lobbys américains des banques d’investissement pour encourager le relâchement des standards prudentiels de la régulation financière sont un des facteurs déterminants de la crise financière actuelle. Et de nombreux observateurs soutiennent que l’industrie a largement influencé les mesures prises pour résoudre cette crise.

    Il ne fait aucun doute non plus que les trois plus gros fabricants automobiles américains ont pesé de tout leur poids, malgré leur bien maigre résultat en termes d’efficience et de transfert de valeur aux consommateurs. Il est en effet étonnant que, alors que General Motors semble peu réceptive aux demandes des consommateurs, il y ait débat pour savoir s’il faut l’obliger à produire des véhicules à faible consommation de carburant en plus grand nombre.

    Si les grandes entreprises peuvent faire pencher la balance en leur faveur au travers de leur influence sur le processus politique et la régulation, empêchant ainsi l’arrivée de nouveaux acteurs et transférant les coûts sur la société, il s’en suit une toute autre politique de concurrence. Ou peut-être n’est-elle pas si nouvelle.

    Les politiques antitrust sont apparues aux Etats-Unis à la fin du XIXème, dictées par une profonde méfiance vis à vis des grandes entreprises et la concentration des pouvoirs induite par leur grande taille. Cette vision quelque peu populiste a laissé place quelques années plus tard à une vision antitrust focalisée sur l’efficience. Elle se voulait une réponse, non pas à la taille des entreprises à proprement parlé, mais au pouvoir des marchés dans un secteur particulier, car le pouvoir du marché entraine une hausse des prix et affaiblit potentiellement la diversité et l’innovation. En Europe, cette « vision de l’efficience » des politiques de concurrence fut aussi majoritaire.

    Mais la crise actuelle peut relancer le débat sur le mérite de la vision populiste des lois antitrust visant à limiter la taille des entreprises pour enrailler l’influence excessive qu’elles pourraient exercer. Le problème n’est pas seulement que certaines entreprises qui deviennent systématiquement primordiales pourraient prendre la société en otage, mais aussi que les très grandes entreprises pourraient faire basculer la donne pour assurer leurs propres intérêts au dépend de la société. L’adage selon lequel ce qui est bon pour GM est bon pour les Etats-Unis, et cela reste à prouver, semble bien fragile aujourd’hui.  

    Reconnaître le problème est une chose ; trouver des solutions pour y répondre en est un autre. On peut obliger les entreprises à internaliser les coûts qu’ils imposent à la société par une réglementation appropriée (par exemple en imposant aux institutions financières des exigences de capital avec participation systémique), mais il est difficile de répondre à l’influence excessive de ces entreprises induite par leur taille.

    Limiter la taille des entreprises pour mieux contrôler la concentration des pouvoirs est un outil très émoussé ; un outil qui met en lumière l’incapacité d’autres modes de contrôle du processus démocratique destinés à éviter que les gros lobbys n’imposent des règles qui ne coïncideraient pas avec le bien public. Mais si l’on ne met pas en place maintenant des systèmes d’équilibre des pouvoirs, les lois antitrust du XIXème siècle pourraient bien rapidement redevenir à la mode.

    Xavier Vives is Professor of Economics and Finance at IESE Business School, Barcelona.


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