• Une économie qui ne demande qu’à repartir

    Une économie qui ne demande qu’à repartir

    Malgré la croissance poussive et la morosité ambiante, le pays possède de nombreuses ressources pour sortir de la crise. L’avis d’un vétéran du journalisme économique.

    Nobuhiko Shima Mainichi Shimbun

    Pourquoi le Japon a-t-il du mal à reprendre des forces ? A l’heure où certains commencent à se demander si on ne devrait pas qualifier de perdues les vingt années qui ont suivi l’éclatement de la bulle économique, j’ai la certitude que le pays recèle encore des forces latentes qui lui permettront de renouer avec la croissance. La principale cause de la situation actuelle est liée à l’absence d’une direction à adopter pour rassembler les forces du pays. Le Japon actuel est incontestablement plus prospère que celui de mon enfance. Je suis né en 1942 et, juste après la capitulation, il était très difficile de se nourrir et de s’habiller. A cette époque, je n’aurais jamais pu imaginer avoir un jour une voiture. Pourtant, bien que pauvre, notre pays était dynamique et pénétré de la volonté de rattraper le niveau de vie occidental. L’Histoire nous avait appris que nos ancêtres avaient réussi à rattraper leur retard par rapport aux pays occidentaux en quelques dizaines d’années, après la restauration de Meiji. C’était comme une certitude : on en était aussi capables.

    Le premier Prix Nobel [le physicien Hideki Yukawa] (1949), les premières émissions de télévision (1953), les Jeux olympiques de Tokyo (1964)… Chacun de ces événements exaltait nos esprits et renforçait notre sentiment de cohésion. Le Japon ne cherchait plus à développer sa puissance militaire, mais se tournait avec enthousiasme vers l’économie. Afin d’améliorer le niveau de vie, nous fabriquions de bons produits et nous retrouvions ainsi notre place au sein de la communauté internationale. En outre, nous étions fiers non seulement de voir nos entreprises prospérer grâce au travail de chacun, mais aussi d’être reconnus grâce à des produits de bonne qualité que nous proposions à des prix accessibles. Nous étions alors pleinement conscients de la valeur de notre travail.

    Mais le pays est devenu une grande puissance et les Japonais se sont habitués au luxe. Peu à peu, le sens du travail, l’objectif et la cause commune qui maintenaient l’esprit de cohésion se sont dissipés. C’est alors que, frappé par l’éclatement de la bulle, le Japon s’est retrouvé dans une impasse. Avec le développement de la mondialisation et l’arrivée d’une ère de forte concurrence, le modèle d’activité à la japonaise qui consistait à fabriquer consciencieusement des produits de haute qualité à bas prix a été repris par les pays émergents, dont la Chine, la Corée du Sud et les pays d’Europe de l’Est. Ce qui caractérise la crise actuelle est un affaiblissement progressif et surtout l’absence de moments clés comme il y en a eu par le passé, tels que les navires noirs du commodore Perry lors de la restauration de Meiji [qui, en 1854, a contribué à l’ouverture du pays] ou la défaite de 1945. On assiste à un rétrécissement du marché en raison de la faible natalité et du vieillissement de la population. Nous savons d’ores et déjà que le PIB du Japon sera rattrapé en 2010 par celui de la Chine et nous pressentons que la présence du Japon sur la scène internationale va s’affaiblir graduellement. Qui plus est, la plupart des jeunes sont angoissés devant l’avenir et ont sans doute conscience qu’un jour ou l’autre ils vont perdre pied.

    De nouvelles industries pour retrouver la cohésion

    Malgré ce contexte, je suis convaincu par les enquêtes que j’ai menées ces dix dernières années que le Japon recèle toujours une certaine puissance. Aujourd’hui, il est en train de se doter d’industries de haut niveau sur un modèle d’activité propre au xxie siècle. Dans le secteur primaire, les produits agricoles, qui sont les ingrédients de la cuisine traditionnelle, jouissent d’une très bonne réputation et bénéficient d’une confiance absolue tant sur le plan de la saveur que sur celui de la sécurité et de la diététique. On a ainsi créé un secteur à mi-chemin entre le primaire et le secondaire, inimitable par les pays industrialisés comme par les pays émergents. Dans le secteur secondaire, grâce au recyclage des téléphones mobiles et des appareils électroménagers, on a vu naître l’exploitation massive des “mines urbaines” spécialisées dans le recyclage de produits rares. Le Japon a également à son actif une industrie “verte” qui compte plus de mille articles, la meilleure nanotechnologie au monde… Des techniques hautement performantes, soutenues par le système de PME à la japonaise, qui ont engendré un secteur incontestablement inimitable, encore une fois à mi-chemin entre le secondaire et le tertiaire. De plus, l’industrie du contenu et les richesses culturelles et historiques du pays ainsi que la nature environnante favorisent le développement du secteur “tertio-quaternaire”, qui pourrait tout à fait écraser les autres pays. J’estime, pour ma part, que les demandes dans ces nouveaux secteurs pourraient s’élever de 20 000 à 30 000 milliards de yens [de 177 à 265 milliards d’euros].

    Toutefois, c’est l’excès d’attention que portent les entreprises japonaises à leurs profits et à leur croissance qui est inquiétant. A force de s’en préoccuper, on délaisse le facteur psychologique de cohésion, l’objectif commun. Le Japon, plus de soixante ans après la fin de la guerre, a mis en place une société mature, dominée par la classe moyenne, qui condense la plupart des problèmes rencontrés par la communauté internationale en proie à la confusion. Si l’archipel parvient à consolider ses bases en retrouvant une nouvelle cause commune, et qu’il arrive à trouver un rôle lui permettant de prendre conscience de son existence, il servira de repère à l’Asie et découvrira sans doute des raisons de reprendre confiance en lui.

    Sondage

    Selon une enquête d’opinion de l’Asahi Shimbun, 95 % des Japonais éprouvent de l’inquiétude quant à l’avenir du pays. Ils sont cependant 56 % à penser que le Japon dispose de ressources pour sortir de l’impasse. Vis-à-vis de la Chine, qui va bientôt ravir au Japon la place de deuxième puissance économique mondiale, le sondage révèle une attitude sereine : 73 % des personnes interrogées préfèrent que le Japon, malgré ce recul, limite les disparités sociales, contre seulement 17 % qui souhaitent qu’il reste une grande puissance au détriment de la justice sociale.


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