• Une guerre commerciale n’est pas opportune

    Une guerre commerciale n’est pas opportune

    Joseph E. Stiglitz

    NEW YORK – Les dissensions concernant le taux de change entre les devises américaine et chinoise se poursuivent. Au début de la Grande récession, beaucoup s'étaient inquiétés d’un retour malvenu du protectionnisme. Les dirigeants du G20 ont promis qu’ils avaient retenu les leçons de la Grande dépression. Mais quelques mois à peine après leur premier sommet de novembre 2008, 17 pays membres du G20 adoptaient des mesures protectionnistes. La clause « Achetez américain » du plan de relance économique a en particulier fait parler d’elle. Le protectionnisme a toutefois été dans son ensemble contenu, en grande partie grâce à l’Organisation mondiale du commerce.

    La faiblesse persistante des économies avancées comporte le risque d’une nouvelle poussée protectionniste. Aux Etats-Unis par exemple, un Américain sur six qui souhaite occuper un emploi à temps plein n’en trouve pas.

    Ces risques étaient inhérents à un plan de relance insuffisant, qui avait autant pour objectif d’amadouer les membres du Congrès que de stimuler l’économie. Un second plan de relance semble peu probable, compte tenu de l’envolée des déficits, et comme la politique monétaire a atteint ses limites, avec les faucons de l’inflation exerçant des pressions persistantes, il n’y a rien à attendre de ce côté-là non plus. Le protectionnisme occupe donc la place d’honneur par défaut.

    Le Trésor américain a été chargé par le Congrès d’évaluer si la Chine « manipule sa monnaie ». Alors que le président Obama repousse depuis quelques mois déjà la date à laquelle le secrétaire au Trésor Timothy Geitner doit rendre son rapport, le concept même de « manipulation des devises » est biaisé : tous les gouvernements prennent des mesures qui altèrent directement ou indirectement le taux de change. Des déficits budgétaires excessifs, ou des taux d’intérêt bas, peuvent se traduire par une monnaie faible. Jusqu’à la récente crise grecque, les Etats-Unis profitaient d’un taux de change favorable du dollar par rapport à l’euro. Les Européens auraient-ils du accuser les Etats-Unis de « manipuler » le taux de change pour encourager les exportations à leurs dépens ?

    Bien que les politiciens américains mettent l’accent sur le déficit commercial bilatéral avec la Chine, qui reste important, la question centrale est celle du solde commercial multilatéral. Lors des premières demandes pour un ajustement du taux de change du yuan pendant l’administration de George W. Bush, l’excédent commercial multilatéral de la Chine était modeste. Mais plus récemment, cet excédent a pris de l’ampleur.

    L’Arabie saoudite a également un excédent bilatéral et multilatéral important avec les Etats-Unis : les Américains ont besoin de son pétrole et les Saoudiens veulent moins de produits américains. Même en valeur absolue, l’excédent commercial multilatéral de l’Arabie saoudite, de 212 milliards de dollars, dépasse de très loin celui de la Chine, de 175 milliards de dollars. En pourcentage du PIB, l’excédent du compte courant de l’Arabie saoudite, à 11,5 pour cent du PIB, s’élève à plus du double de celui de la Chine. Cet excédent serait bien plus élevé encore si l’on ne tenait pas compte des exportations américaines en armements vers ce pays.

    Dans une économie mondiale avec une demande agrégée chroniquement faible, les comptes courants excédentaires constituent un problème. Mais celui de la Chine aujourd’hui est en fait inférieur à ceux du Japon et de l’Allemagne combinés : en pourcentage du PIB, il s’élève à 5 pour cent, contre 5,2 pour cent pour l’Allemagne.

    D’autres facteurs que le taux de change ont une influence sur la balance commerciale. Une donnée essentielle est celle de l’épargne nationale. Les Etats-Unis ne pourront sérieusement résorber leur déficit commercial que lorsque les Américains épargneront davantage. Bien que la Grande récession ait encouragé l’épargne des ménages (qui était presque nulle auparavant), cette épargne a été plus que contrebalancée par l’augmentation des déficits gouvernementaux.

    Un ajustement du taux de change du renminbi aurait simplement pour effet de déplacer la source d’approvisionnement des Etats-Unis en textiles et en vêtements, de la Chine au Bangladesh et au Sri Lanka par exemple. En même temps, une réévaluation du taux de change contribuera probablement à l’accroissement des inégalités en Chine, dont les paysans pauvres subissent une concurrence accrue de la part de fermiers américains fortement subventionnés. Là se trouve la véritable distorsion de l’économie mondiale, qui veut que des millions de pauvres des pays en développement souffrent tandis que les Etats-Unis viennent en aide à des paysans parmi les plus riches au monde.

    Durant la crise financière asiatique de 1997-1998, la stabilité du renminbi a joué un rôle important pour stabiliser la région. De la même manière, la stabilité de la devise chinoise contribue à une forte croissance économique régionale, dont le monde entier bénéficie.

    Certains experts estiment que la Chine doit réévaluer son taux de change pour juguler l’inflation ou empêcher la formation de bulles financières. Le gouvernement chinois contient l’inflation, mais surtout il a tout un éventail d’autres moyens (des taxes sur les influx de capitaux et sur les plus-values à une série d’instruments monétaires) à sa disposition.

    Il n’en reste pas moins que les taux de change influent sur les modèles de croissance, et il est dans l’intérêt même de la Chine de restructurer son économie de manière à être moins dépendante d’une croissance tirée par les exportations. Les autorités chinoises reconnaissent que le yuan devra s’apprécier dans la durée. Donner une dimension politique au rythme auquel s’effectuera cette appréciation s’est toutefois révélé contreproductif. (Depuis que le gouvernement chinois a commencé à réévaluer le taux de change en 2005, le renminbi s’est apprécié de plus de la moitié de ce que les experts jugeaient nécessaire). Par ailleurs, provoquer une confrontation bilatérale n’est vraiment pas opportun.

    Étant donné que l’excédent commercial multilatéral de la Chine est la question économique qui pose problème pour de nombreux pays, les Etats-Unis doivent rechercher une solution multilatérale avec des règles clairement définies. Imposer des taxes douanières unilatérales après avoir unilatéralement accusé la Chine de « manipuler sa monnaie » ne fait que porter atteinte au système multilatéral, sans grand bénéfice pour eux. La Chine pourrait être tentée de répliquer en imposant des droits de douane sur les produits américains, subventionnés directement ou indirectement par le renflouage massif des banques et constructeurs automobiles.

    Personne ne profite d’une guerre commerciale. Les Etats-Unis devraient donc se méfier d’en commencer une en plein milieu d’une reprise économique mondiale incertaine – même si elle présente un certain attrait pour des politiciens dont les électeurs sont, à juste titre, préoccupés par un taux de chômage élevé, et même s’il est toujours plus facile de chercher à blâmer autrui. Malheureusement, la crise mondiale a été créée par les Etats-Unis et c’est aux Etats-Unis de faire un examen de conscience, non seulement pour relancer leur économie, mais également pour empêcher qu’une telle crise se reproduise.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Julia Gallin


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