• Une réforme XL pour les banques

    Une réforme XL pour les banques

     

    En 2004, Gary Stern, alors président de la direction régionale de la Réserve fédérale (Fed, banque centrale américaine) à Minneapolis, corédigeait avec l'économiste Ron Feldman un ouvrage intitulé Too Big to Fail : The Hazards of Bank Bailouts (" Trop gros pour tomber : les dangers des renflouements bancaires ", éd. Brookings Institution, non traduit en français). Préfacé par Paul Volcker, ex-président de la Fed et aujourd'hui conseiller écouté de Barack Obama, leur livre est resté cantonné au cercle des spécialistes. Du défaut d'être précurseur...

    Car le thème de cet ouvrage - le danger potentiel d'institutions financières grossissant jusqu'à menacer d'entraîner tout le système financier dans leur chute le cas échéant - est aujourd'hui le plus débattu qui soit. Pas un jour ne s'écoule sans que le sujet ne soit commenté dans les médias ou de savants colloques. Auriez-vous en magasin " une réforme de taille XL ? ", demande Gretchen Morgenson, analyste vedette du New York Times. Contrairement à la réforme de la santé, cette fois, hormis chez les ultimes thuriféraires du statu quo et de la dérégulation, qui font le dos rond en attendant que la colère de l'opinion contre Wall Street s'étiole, un consensus émerge : on ne peut laisser les choses en l'état.

    Les pôles du débat suivent deux logiques différentes. Les uns poussent aux réformes structurelles. Pour eux, l'adoption d'un dispositif pour mettre à bas les institutions financières " trop grosses pour être laissées tomber " est le prélude obligatoire à toute réforme. Sans cela, clament-ils, une régulation du secteur bancaire ne serait qu'un cautère sur une jambe de bois jusqu'à... l'inéluctable prochaine crise. En face, les partisans de réformes prudentielles jugent que le débat sur la taille des banques est plus symbolique qu'opérationnel. L'essentiel consiste à réguler sévèrement leur gestion et à mieux la contrôler. C'est la position du secrétaire au Trésor, Tim Geithner, et du président de la Fed, Ben Bernanke, hostiles à des lois obligeant les grandes banques à réduire leur taille. D'ailleurs, ni le projet débattu au Sénat ni celui adopté à la Chambre ne le prévoit.

    Cependant, Alan Greenspan, ancien patron mythique de la Fed et ultralibéral (" conservateur " dans le langage politique américain), a récemment jugé que " si - certaines institutions financières - sont trop grosses pour être lâchées, alors cela signifie qu'elles sont trop grosses pour exister " et doivent se voir d'urgence imposer une cure d'amaigrissement. Richard Fisher, président de la Fed de Dallas, y est aussi favorable. En cas de difficultés, le " coût social " de l'effondrement d'organismes trop gros (il cite les cas de Fannie Mae et de Freddie Mac, les géants du refinancement du crédit immobilier) sera toujours immensément plus important que les bénéfices de leur gigantisme, clame-t-il.

    Autre argument des opposants à la thèse du sauvetage obligé des banques en détresse : toute régulation qui prévoira un système pour se prémunir contre leur effondrement ne pourra que les encourager à prendre plus encore de risques - puisqu'elles auront la conviction que rien de grave ne leur arrivera. " Il faut un énorme courage pour limiter à la fois la taille et la capacité de levier " de ces banques, conclut M. Fisher, mais sans cette réglementation-là, autant cesser d'évoquer la réduction de la prise de risque. Ceux qui vont au bout de ce raisonnement estiment que les organismes financiers les plus volumineux devront être démantelés, comme cela survint dans d'autres secteurs, de Standard Oil dès 1911 jusqu'à Bell en 1984.

    Balivernes ! s'insurge le Prix Nobel d'économie Paul Krugman sur son blog " La conscience d'un progressiste ". La taille n'est pas l'enjeu de la réforme : ce sujet vient, selon lui, masquer l'essentiel. Freluquets ou obèses, il s'agit d'imposer aux banquiers la loi publique avec toute la vigueur nécessaire. Lors de la Grande Dépression des années 1930, note-t-il, ce sont les petites banques, pas les grosses, qui ont massivement failli. De plus, l'expérience récente prouve l'inanité de l'idée qu'on peut abandonner une grande banque à son sort sans dommages. Quand, en 2008, l'Etat américain a laissé Lehman Brothers sombrer, " en quelques jours, les titres de crédit furent gelés et nous avons entrevu le gouffre économique ", écrit-il. Si, des années 1930 aux années 1970, Washington n'a pas eu besoin de procéder à des renflouements financiers d'envergure, c'est " parce qu'une régulation solide a maintenu les banques hors des ennuis ". Ce démocrate de gauche n'est pas seul. Du côté républicain, des voix s'élèvent pour juger que l'adoption de règles contraignantes sera plus efficace et moins périlleuse que d'hypothétiques réformes structurelles.

    Les banques américaines sont-elles vraiment obèses ? En tout cas, la crise et les fusions qu'elle a entraînées a fait encore gonfler les plus grosses : Bank of America a repris Merrill Lynch, JP Morgan a absorbé Bear Stearns, Wells Fargo, Wachowia, etc. La part détenue par les dix premières dans le total des actifs bancaires est passée de 24 % à 58 % en vingt ans. Le montant des avoirs gérés par les six premiers investisseurs institutionnels de Wall Street équivaut désormais à 63 % du PIB américain. En 1995, elle était de 17 %. Enfin, la part du secteur financier dans les bénéfices de " corporate America " a plus que doublé. L'évolution ne concerne donc pas que les seuls " gros " du secteur. C'est la finance qui est " super size " - XXL, dirait-on -, selon le titre du documentaire de Morgan Spurlock sur l'influence de McDo sur la corpulence de ses compatriotes. Mais ce débat-là sera pour l'après-régulation financière.

     

    Sylvain Cypel


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