• Une sorte de concours Eurovision de la rigueur

    Une sorte de concours Eurovision de la rigueur

    En Europe, c’est à qui se serrera le plus la ceinture. Les Etats espèrent ainsi décourager la spéculation sur leur dette souveraine.

    Lichfield The Independent

    Allons voir à Rome quel est le verdict du jury italien : “26 milliards d’euros d’économies sur deux ans, y compris des coupes claires dans les dépenses de santé et dans le programme de construction de routes.” Et maintenant, l’Espagne. “Bonsoir, Madrid. 15 milliards d’euros d’économies sur deux ans ? Merci, Madrid.” Et à Paris ? “5 milliards d’euros sur deux ans.” “Athènes, vous êtes là ?” Ça va faire mal : 30 milliards d’euros sur trois ans, en plus des montants déjà décidés. Bonsoir Londres, où un nouveau jury de coalition vient de se réunir. “Ce sera 6,2 milliards de livres sterling [7,3 milliards d’euros] d’économies pour l’année fiscale en cours, avec beaucoup, beaucoup plus encore à venir.”

    A entendre les cris poussés un peu partout en Europe, on se croirait au concours Eurovision de l’austérité. L’un après l’autre, presque tous les gouvernements de l’Union européenne (UE) s’attaquent à leurs déficits budgétaires pour soutenir la Bourse, re­pousser les attaques contre l’euro et la livre et décourager la spéculation sur la dette nationale – spéculation qui a bien failli causer la perte de la Grèce. L’objectif : rassurer les marchés financiers en montrant que les Etats prennent au sérieux leurs déficits abyssaux et leur endettement colossal.

    La dette cumulée des vingt-sept pays de l’UE, qui atteint 9 500 milliards d’euros, représente près de 80 % du PIB annuel de l’Union. Quant à leurs déficits budgétaires, ils devraient s’élever cette année à 600 milliards d’euros, soit 5,6 % du PIB de la zone. Certains pays sont plus mauvais élèves que d’autres. Après trois tours de vis, la Grèce a ramené son déficit prévu pour cette année à 4 % du PIB, mais son déficit cumulé représente 125 % de ses revenus annuels. La France prévoit pour 2010 un déficit de 8 % et une dette totale d’un peu plus de 80 % de son revenu national. Pour le Royaume-Uni, ces chiffres étaient de 12 % et de 80 % respectivement avant l’annonce du plan de rigueur. Même la vertueuse Allemagne accuse un déficit de 5 % et a accumulé des dettes représentant près de 80 % de son PIB.

    Le risque : faire replonger l’Europe dans la récession

    Il est toutefois important de rappeler – même si “les marchés” préfèrent l’oublier – ce qui a conduit à des chiffres aussi préoccupants. En 2008-2009, les Etats ont renfloué les banques et ouvert les robinets des dépenses publiques pour empêcher le monde de sombrer dans la dépression. Dans plusieurs pays, cela s’est traduit par un doublement du déficit annuel. Nombreux sont ceux qui, à l’instar du directeur général du Fonds monétaire international (FMI), Dominique Strauss-Kahn, ont exprimé leurs craintes de voir les gouvernements, dans leur empressement à apaiser les marchés en taillant sévèrement dans les dépenses et les déficits publics, faire replonger l’Europe, et le monde avec elle, dans la récession. Mais, qu’ils imposent la rigueur ou non, les gouvernements risquent de se le voir reprocher de toute façon. Une crise de la dette souveraine à l’échelle européenne, s’étendant de la Grèce à l’Espagne, en passant par le Royaume-Uni et la France, menacerait de couler plusieurs grandes banques européennes, qui détiennent des milliers de milliards de livres et d’euros en obligations d’Etat. Et cette fois, les Etats, dont les caisses sont vides, ne pourraient pas voler à leur secours.

    Le comble de l’ironie, c’est que la crise de 2008 a été en grande partie provoquée par une spéculation de même type, pratiquée par les banquiers et d’autres acteurs du marché sur d’autres formes d’emprunts. Ce sont ces mêmes personnes qui maintenant se plaignent (ou tentent de profiter du fait) que leur coûteux renflouement a entraîné un dangereux surendettement des Etats. Après avoir spéculé sur une possible défaillance de la Grèce, elles ont maintenant en ligne de mire l’Espagne, et peut-être bientôt la France et le Royaume-Uni. De part et d’autre de l’Atlantique, les commentateurs de droite ou sensibles aux intérêts des marchés présentent la crise grecque – et maintenant la crise européenne – comme la punition méritée pour des décennies de prodigalité publique, d’Etat providence surprotecteur et de croissance faible. Tout cela est vrai, mais n’explique pas tout.

    Il est vrai que les pays de la zone euro, après avoir lancé la monnaie unique en 2001, ont systématiquement bafoué ou contourné leurs propres règles en matière de dépenses et de déficits. Il est vrai que la Grèce (mais elle n’est pas la seule) a manipulé ses comptes publics. Mais “les marchés” savaient que les règles étaient en­freintes, ce qui ne les a pas empêchés de pousser la monnaie unique vers des hauteurs stratosphériques face au dollar et à la livre ces cinq dernières années.

    Aujourd’hui, la chancelière allemande Angela Merkel et Nicolas Sarkozy fustigent les agissements aveugles et destructeurs des “spéculateurs”. On pourrait leur rétorquer que les marchés ont joué un rôle utile en obligeant les Européens à durcir les règles ridiculement faibles qui régissaient l’euro et en forçant les capitales européennes à faire face aux conséquences d’un recours permanent au déficit pour se financer. Mais Mme Merkel et M. Sarkozy ont tout de même raison sur un point : il y a quelque chose d’extraordinairement pervers dans le fait que, dans les banques et autres institutions, les salles des marchés spéculent (de nouveau) d’une manière qui menace (de nouveau) de mettre à genoux le système bancaire international et l’économie mondiale.

    Qui dit mieux ?

    IRLANDE
    En 2009, l’impôt sur le revenu a augmenté et les salaires des fonctionnaires ont diminué de 7,5 %. En 2010, baisse de 15 % des salaires des policiers et des enseignants.

    ROYAUME-UNI
    Economies de 1,4 milliard d’euros sur les dépenses discrétionnaires des ministères (consultants, transports, etc.). Gel des embauches dans la fonction publique jusqu’à la fin de 2011. Les vrais sacrifices seront annoncés le 22 juin.

    FRANCE
    Gel des dépenses de l’Etat pendant trois ans. Suppression de 5 milliards d’euros de niches fiscales.

    ESPAGNE
    Baisse des rémunérations de 15 % pour les ministres et de 5 % pour les fonctionnaires. Régions et municipalités devront économiser 1,2 milliard d’euros. En 2011, suppression de la prime à la naissance de 2 500 euros.

    ITALIE
    Gel des embauches et des salaires dans la fonction publique. Baisse de la rémunération des hauts fonctionnaires. La lutte contre la fraude au fisc et aux prestations sociales devrait rapporter 1 milliard d’euros.

    PORTUGAL
    Hausse de la TVA, instauration d’une “taxe de crise” sur les salaires et les bénéfices des entreprises, baisse de 5 % du traitement des hauts fonctionnaires.

    GRÈCE
    Gel des salaires de la fonction publique jusqu’en 2014, relèvement à 23 % du principal taux de TVA, augmentation des taxes sur les carburants, le tabac et l’alcool.


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