• Une union multipolaire

    Une union multipolaire

    Gazeta Wyborcza Varsovie

    A l’heure où les Etats européens défendent leurs intérêts nationaux, où la France et l’Allemagne se disputent la place de numéro un et où des décisions importantes sont prises au cours de réunions informelles, les divisions au sein de l’Union ne cessent de s’aggraver, analyse le philosophe polonais et spécialiste de l’Europe, Marek Cichocki.

    Jacek Pawlicki

    Gazeta Wyborcza : L’Union européenne est en train de changer, le principe d’une Union à deux vitesses refait surface. Comment percevez-vous cette évolution ?

    Marek Cichocki : Je resterai prudent sur ce sujet. Certes, il s’est passé beaucoup de choses en Europe ces derniers temps, ce qui est surprenant car tout le monde croyait que tout redeviendrait calme dès que le traité de Lisbonne serait adopté. Mais la crise économique a déjoué tous ces pronostics.

    La crise a pourtant commencé avant l’entrée en vigueur du traité…

    Oui, mais personne ne s’attendait à ce qu’elle fasse trembler les fondations de la monnaie unique, que les vieux Etats membres considèrent comme le principal pilier de l’intégration européenne.

    Ne craignez-vous pas qu’une Europe à deux vitesses permette aux Etats les plus puissants de faire avancer leurs projets d’intégration économique au nez et à la barbe de la Pologne ?

    Jusqu’à présent, l’Allemagne a permis de tempérer les diverses propositions faites par la France. Il semble que la coordination économique et budgétaire sera mise en œuvre en même temps chez tous les membres de l’Union. Depuis l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, la France n’a pas cessé de chercher à se distinguer des autres pays membres. L’Allemagne, en revanche, s’est toujours efforcée de maintenir la cohésion de l’Europe. Malgré des doutes au plan intérieur et la réticence des Allemands - qui doivent mettre la main à la poche -, Berlin défend toujours l’idée d’une Europe soudée.

    L’Allemagne change pourtant elle aussi et devient plus égoïste. Il n’y a qu’à voir l’opposition première d’Angela Merkel au plan de sauvetage destiné à la Grèce et les conditions que la chancellerie a ensuite assorties à cette aide.

    Laissez-moi vous rappeler qu’au tournant de l’année 2007-2008, Nicolas Sarkozy avait présenté une proposition radicale visant à exclure l’Union méditerranéenne de l’Union européenne. Angela Merkel l’avait ensuite forcé à mettre de l’eau dans son vin. La même chose est en train de se reproduire aujourd’hui avec le projet français - plutôt vague- de gouvernement économique de la zone euro et de fond spécial pour les pays en difficulté. Sarkozy a essayé de faire sortir ces mécanismes des structures européennes et l’Allemagne a dit "non". Le gouvernement français voudrait retirer certaines questions du cadre européen et s’affranchir du poids que représentent, à ses yeux, certains Etats membres afin de ne pas avoir à traiter avec l’ensemble des 26 gouvernements. L’Allemagne, en revanche, même si elle évolue, reste fidèle au principe fondamental d’une Union avançant au même rythme.

    Je ne pense pas que l’Europe se dirige vers ce qu’on appelle un "noyau dur" ou une "Union dans l’Union". Ce n’est un véritable risque aujourd’hui. Je pense plutôt que l’Europe se dirige vers une sorte d’Union "à la carte" au sein de laquelle les membres choisissent les domaines qui les intéressent. Les principaux acteurs européens développent leurs sphères d’influence nationales et supranationales au sein de l’UE et se définissent des domaines d’activité. Ce phénomène est particulièrement évident en matière de politique étrangère où l’on observe une division du travail entre la France et l’Allemagne.

    Le principal problème de l’Europe aujourd’hui réside dans sa régionalisation intérieure et extérieure avec l’émergence de centres et de pôles d’activité. Sans compter que d’importantes décisions européennes "échappent" non seulement au contrôle de la Commission mais également à celui du Conseil, qui rassemble l’ensemble des décideurs européens. Ces décisions sont prises lors de réunions informelles.

    Il en a toujours été ainsi dans l’Union européenne.

    Certes, ce phénomène saute aux yeux à présent. Paris et Berlin se comportent avec une certaine arrogance vis-à-vis de la Commission. Les propositions d’Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy ne peuvent pas être ignorées et sont donc soutenues, avec les conséquences que cela peut entraîner.

    Cette privatisation, ou nationalisation, de l’Union européenne, où le couple franco-allemand fonctionne au-dessus des autres, est-elle dangereuse pour l’Union et la Pologne ?

    Tant que les élites allemandes arriveront à convaincre leurs concitoyens de la nécessité pour leur pays de tenir le gouvernail de l’Europe - même si cela signifie aussi la financer -, il n’y a pas de danger. Aujourd’hui, il n’y a que l’Allemagne qui, pour diverses raisons, s’efforce de maintenir la cohésion de l’Europe. Ne serait-ce que parce qu’elle a besoin de cette Europe pour exercer sa puissance et en tirer des bénéfices tangibles.

    Le couple franco-allemand tient encore une fois le futur de l’Europe entre ses mains. Non pas parce que Paris et Berlin fixent leur cap en parfaite intelligence mais parce que le sort de l’Europe est à présent lié au conflit d’intérêt opposant la France et l’Allemagne.

    Quelle est la perception française de l’Europe ?

    La France a décidé qu’elle devait se rapprocher de l’Allemagne en raison de son potentiel de croissance. Ce rapprochement ne sera toutefois possible qu’après la création d’un "cercle interne"  au sein de l’Europe, dans lequel les deux pays pourront jouer un rôle vraiment décisif. C’est pour cela que Sarkozy a proposé d’associer la coopération économique à la zone euro, là où les deux pays jouent un rôle majeur. Cela leur permettrait d’opérer à l’écart du Royaume-Uni, de la Suède ou de la Pologne.

    Comment devrait réagir la Pologne ?

    Nous devrions arbitrer entre la nécessité de faire contrepoids à certaines tendances défavorables, comme l’affaiblissement de la Commission, et le besoin de nous adapter à une situation et à des processus européens nouveaux. Nous devrions, par exemple, prendre conscience que la Russie est devenue un terrain de rivalité entre les deux Etats européens les plus puissants que sont la France et l’Allemagne. Si nous voulons participer à la définition de la politique orientale de l’Europe, nous devons tenir compte de cela.

    Nous devrions donc miser sur les deux camps à la fois : la Commission européenne et le couple franco-allemand ?

    Vous n’avez pas nécessairement besoin de prendre parti et de vous aligner soit derrière la Commission, soit derrière les grosses locomotives de l’Europe, comme un petit wagon. Je ne suis pas sûr que ce bras de fer entre Paris et Berlin soit bénéfique pour l’Union européenne. Il n’est absolument pas certain que Sarkozy et Merkel parviendront à sortir l’Europe de la crise.

    Ne craignez-vous pas qu’en restant à distance, la Pologne ne rate des décisions importantes ?

    La Pologne est dans une situation confortable parce qu’elle a courageusement fait face à la crise. Le politologue Ivan Krastev, spécialiste des Balkans et responsable du Centre de stratégie libérales à Sofia, a justement fait observer que la Pologne ne risquait pas de voir son influence politique diminuer car son économie est solide et Varsovie n’a pas besoin d’aide financière.

    Il suffit pourtant que le gouvernement hongrois laisse entrevoir des difficultés financières pour que les investisseurs mettent la Pologne dans le même sac que le reste de l’Europe centrale et que le zloty commence à chuter…

     C’est la loi du marché. Nous ne pouvons rien y changer. L’Europe est confrontée à un problème plus sérieux aujourd’hui avec le déclassement politique de certains de ses membres alors qu’à l’origine tous les Etats membres sont égaux. C’est dangereux. L’histoire montre que c’est une situation explosive. Ce n’est pas toutefois pas le problème de la Pologne mais de la Grèce, et peut-être bientôt du Portugal, de l’Espagne, de la Bulgarie ou de la Hongrie.

    John Monks, responsable de la Confédération européenne des syndicats (CES), met en garde contre les effets des mesures d’économie adoptées par bon nombre de pays européens face à la crise, soulignant que celle-ci pourraient déboucher sur une situation similaire à celles des années 30, terreau de la montée des régimes totalitaires.

    Le projet européen traverse une période difficile. Le statut de plusieurs pays membres est en train d'être réévalué. Ce qui est inquiétant, par exemple, c’est que l’inviolabilité des frontières soit aujourd’hui devenue un sujet de plaisanterie alors que cela aurait été totalement impensable il y a vingt ans. Prenez l’exemple de ces députés conservateurs allemands qui ont suggéré en riant - mais seulement à moitié - que la Grèce pourrait céder certaines de ses îles en échange de l’aide financière européenne.

    Krastev dit clairement que certains pays européens sont capables de se gouverner et que d’autres non. Nous devons veiller à maintenir l’équilibre au sein de l’Union afin de pas voir émerger une nouvelle forme de colonialisme européen.
    On constate aujourd’hui que la vieille division Nord/Sud, très profonde en Europe, tend à éclipser celle, moins marquée, qui sépare l’Est et l’Ouest du continent et dont nous avons hérité au 20ème siècle. Parfois, la vielle division Est/Ouest est réactivée lorsque les investisseurs, se conformant à un vieux schéma de pensée, nous mettent dans le même sac que la Hongrie. D’autres fois, c’est la division Nord/Sud qui réapparaît. La situation actuelle montre que cette ligne de démarcation est plus pertinente.

    Marek Cichocki

    Philosophe, historien des idées, éditorialiste conservateur, l'ancien conseiller diplomatique du président défunt Lech Kaczynski, Marek Cichocki dirige les programmes du Centre européen de Natolin à Varsovie depuis 2004. Il est aussi éditeur et rédacteur en chef de l'annuaire de la revue Teologia Polityczna et auteur de nombreux ouvrages sur les questions européennes. 


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