• Viens chez moi, j'habite dans un conteneur

    Lettre du Benelux

    Viens chez moi, j'habite dans un conteneur

                An De Ridder a 26 ans et de l'enthousiasme à revendre. Cette jeune Flamande a rompu les amarres avec son pays pour étudier l'histoire et l'Europe à Amsterdam. Et elle vit, comme des milliers de ses congénères, dans un logement d'un nouveau type, que les Pays-Bas n'ont aucune honte à exhiber : le conteneur.

    Houthaven (" le port au bois ") est un quartier semi-résidentiel d'Amsterdam situé à dix minutes de la gare centrale. S'il n'y prend garde, le passant ne remarquera même pas cette construction sur trois étages qui regroupe 700 logements. S'il tourne la tête, il se demandera si c'est un complexe scolaire ou un centre pénitentiaire qui a été érigé là. S'il s'engage dans l'une des ruelles du " village " au bord de l'eau, il tombera sur un carré de gazon qui fait office de place centrale et de parking pour les gros vélos des centaines d'occupants.

    Etonné par le nombre de boîtes aux lettres et de sonnettes à l'entrée de chaque unité, le visiteur comprendra enfin en quoi consiste l'immobilier local : un empilement de caissons dotés d'une fenêtre unique, entourés chacun d'une coque en plastique et surmontés d'un toit métallique. Le studio-conteneur d'An De Ridder fait 23 m2, salle de bains comprise. Elle s'y sent bien. Elle y a posé son lit, ses livres et ses bibelots. Ici, elle apprécie surtout son indépendance, la proximité du centre-ville et le fait de ne plus devoir partager la cuisine et la douche. Avant, elle acquittait 400 euros pour une " piaule " de 8 m2 dans la ville. Aujourd'hui, elle paie 385 euros par mois pour son conteneur.

    Confrontés à une très forte pénurie, les responsables du logement ont imaginé cette solution il y a quelques années. En 2003, la situation était devenue intenable dans plusieurs villes des Pays-Bas, et tout particulièrement à Amsterdam, qui regroupe deux des quatre plus grandes universités du royaume. La mauvaise humeur grimpait et les prix s'affolaient au fur et à mesure que croissait (de 3 % à 4 % par an, en moyenne) le nombre d'inscrits dans les universités et les écoles supérieures.

    Les " corporations du logement " ont donc imaginé de recourir à la formule des conteneurs. Ces corporations, parfaites incarnations du défunt " modèle social néerlandais ", sont nées au XIXe siècle. Elles avaient, au départ, été instituées pour améliorer le logement des Néerlandais les moins riches. A la fin de la seconde guerre mondiale, elles devaient viser à " l'élévation morale du travailleur ". La vague libérale et le désengagement de l'Etat ont toutefois transformé ces structures, devenues progressivement de grosses sociétés immobilières privées des moyens publics et contraintes à trouver de l'argent sur le marché des capitaux. Souvent florissantes, elles détiennent aujourd'hui près de 2,5 millions de logements et se voient reprocher de ne plus se soucier du social : dans 70 % des cas, les logements à bon marché qu'elles rasent sont remplacés par des habitations bien plus coûteuses.

    Certaines ont toutefois signé des accords avec des municipalités afin de résoudre, notamment, la question de l'hébergement des étudiants. " En 2004, nous avons voulu saisir le problème à bras-le-corps et aller très vite ", explique Wim De Waard, responsable du logement étudiant à la corporation De Key. Elle a donc construit les conteneurs d'Houthaven en l'espace de cinq mois.

    La formule initiale, celle de vrais conteneurs maritimes sommairement aménagés, comme on en voit en d'autres endroits du pays, a été améliorée. L'acoustique, l'isolation, les fondations ont été renforcées. Et une troisième génération de conteneurs est en train de naître : assemblés en Chine et totalement aménagés sur place, ils comporteront jusqu'à des rideaux, censés renforcer l'illusion d'un logement " normal " et gommer la réputation des conteneurs. Beaucoup de Néerlandais les ont, en effet, baptisés " maisons de la dernière chance ". Parce que, au départ, les autorités avaient imaginé qu'ils abriteraient pendant quelque temps des personnes souffrant de troubles psychiques ou dépendantes de la drogue, voire des illégaux...

    Aujourd'hui, les statistiques indiquent que les jeunes Néerlandais font des études de plus en plus longues, que les jeunes d'origine immigrée affluent en masse dans l'enseignement supérieur et que les étudiants étrangers (Allemands, Chinois et Belges, dans l'ordre) sont de plus en plus séduits par un enseignement de qualité, délivré pour une large part en anglais. Aussi, le déficit de logement risque-t-il de perdurer. " Jusqu'en 2020 ", annonce la société Duwo, elle aussi active dans le secteur du logement-conteneur.

    Conçue comme temporaire, la formule du conteneur évolue donc vers ce que Wim De Waard nomme, en souriant, le " temporaire permanent ". Les caissons, conçus au départ pour durer cinq ans, verront sans doute leur durée de vie doubler. Et les " villages ", censés être démontés pour faire place nette à des constructions en dur, devraient, eux aussi, durer plus longtemps que prévu. La crise a refroidi les ardeurs des promoteurs et le coût d'un déplacement des cités est désormais davantage pris en compte.

    Comme d'autres, comme son compagnon qui vit dans un studio du même genre, An De Ridder se demande seulement, avec un brin de scepticisme, où elle s'installera une fois ses études terminées : à Amsterdam, il faut parfois jusqu'à quinze ans pour décrocher un appartement abordable dans le centre de la ville.

    Jean-Pierre Stroobants


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