• Vivre dans 6 m2

    Vivre dans 6 m2

     

    Cinq ans après l'incendie de l'Hôtel Paris-Opéra, qui fit 25 morts, des milliers de familles continuent de vivre dans des hôtels meublés, attendant depuis des années un logement social. Les pouvoirs publics tentent de moraliser la profession

     

    Chaque matin, lorsqu'il ouvre les yeux, chaque soir lorsque, tard dans la nuit, il rouvre la porte de son appartement, Adama Kone se demande pourquoi. Pourquoi a-t-il dû perdre sa femme, Massaran, et la fille dont elle était enceinte de neuf mois, dans l'incendie de l'Hôtel Paris-Opéra (Paris 9e), le 15 avril 2005, " avant d'obtenir le droit d'avoir un "chez soi" " ? A l'époque, bien qu'il travaillât déjà, cet aide cuisinier ivoirien n'avait pas encore obtenu ses papiers. Ne pouvant s'installer légalement " dans ses meubles ", mis à la porte des amis qui l'hébergeait, il s'était vu condamné à l'hôtel meublé. " Un piège " qui s'était refermé.

    Cinq ans se sont écoulés. Les pouvoirs publics lui ont accordé son logement HLM et sa régularisation, en guise de " dédommagement ", de même qu'à l'ensemble des familles des victimes du Paris-Opéra (25 morts, dont 11 enfants). La voici donc, enfin, cette " vie normale " à laquelle lui et sa femme aspiraient tant. La voici, mais sans Massaran.

    " Les conditions de vie à l'hôtel étaient épouvantables, mais nous nous disions toujours : "Patience, ce n'est qu'un moment." " C'est aussi ce que lui promettait le SAMU social - car ce sont les pouvoirs publics (Etat et Ville de Paris) qui, au nom de leur mission de " mise à l'abri ", placent à l'hôtel les " sans-logis " ou les " mal-logés " : ceux qui, suite à un accident de la vie (expulsion, rupture d'hébergement...), tombent dans la précarité la plus ultime.

    " C'est de l'urgence, mais c'est toujours mieux que de dormir sous les ponts ou dans des tentes ", insiste Olga Trostiansky, l'adjointe au maire de Paris chargée des questions de solidarité, qui évoque la pénurie de places en centres d'hébergement d'urgence et l'insuffisance des logements sociaux. En fait de " solution temporaire ", Adama Kone vécut vingt-deux mois à l'hôtel. Si la moitié des familles qui y sont logées y passent moins d'un an, d'autres y végètent quatre ans, cinq ans ou plus.

    Une " aberration ". Chaque acteur de cette épineuse question des hôtels meublés parisiens en convient. L'essor de la capitale, au XIXe siècle, doit beaucoup à ce type d'établissement. Les " garnis " ne furent certes jamais réputés pour leur confort mais n'étaient pas non plus destinés à héberger des familles, a fortiori monoparentales, comme c'est souvent le cas. Sortes de plaques tournantes à l'attention des " migrants " venus chercher du travail à Paris, ils accueillaient surtout des célibataires ou de jeunes ménages qui, entassés dans des chambres minuscules payées au jour, à la semaine ou au mois, s'installaient ensuite dans leurs meubles, une fois leur pécule amassé.

    Or, depuis les années 2000, des familles - elles sont en moyenne 1 500, chiffres des services sociaux de la ville et du SAMU social confondus - se retrouvent " captives " de ces établissements, dont le fonctionnement comme les conditions d'accueil n'ont guère changé. Non seulement prisonnières, mais susceptibles d'être déplacées à tout moment d'un hôtel à un autre, au gré des négociations de leurs gérants avec les services publics : certaines ont ainsi connu une quinzaine d'hôtels. Difficile, dans ces conditions d'errance, ne serait-ce que de nourrir son enfant (autrement qu'à coups de sandwichs), sans parler d'assurer sa scolarisation.

    " Dramatique ", réagit la sociologue Claire Lévy-Vroelant (Une chambre en ville, hôtels meublés et garnis à Paris 1860-1990, éd. Créaphis 2007), qui évoque un véritable " détournement d'usage ", aggravé par sa durée même : " Alors que les hôtels meublés ont essentiellement été des lieux de transit, des lieux d'accueil d'où l'on sortait vers un autre destin, ils sont devenus des culs-de-sac pour ces familles. " Certes, les 650 hôtels meublés que compte encore aujourd'hui Paris (contre 40 000 dans les années 1920, époque de leur âge d'or) sont loin d'être tous, comme le fut le Paris-Opéra, des taudis, pas plus que leurs gérants, systématiquement des " marchands de sommeil ". Mais Adama Kone n'oubliera jamais " la terreur " que la tenancière de cet hôtel nauséabond infligeait à ses locataires, et dénonce " un manque de volonté des pouvoirs publics, qui, quelque part, se disent : ce sont des Africains, ce sont des Asiatiques, mettez-les là, c'est ça ou rien. Car sinon, comment oser jeter des familles dans les bras de ces gens-là ? "

    La mort de 11 enfants dans l'incendie du Paris-Opéra a pourtant provoqué un réel sursaut dans les (mauvaises) consciences des autorités. D'autant que le scandale est aussi financier : profitant de la pénurie et de leur emprise sur les services sociaux et le SAMU, certains hôteliers n'ont guère hésité à faire exploser leurs tarifs dans les années 1990, facturant plus de 1 000 euros la location mensuelle de chambre allant de 6 à 9 m2. Quelque 200 hôtels de tourisme se sont mis de la partie, tout en continuant à observer le mode très avantageux du paiement à la nuitée : ceux-là peuvent toucher jusqu'à 30 000 euros par mois. Pour les rétribuer, la Ville de Paris consacre chaque année 20 millions d'euros.

    A " cette gabegie instituée sur le dos des mal-logés et du contribuable ", dénoncée par le DAL (Droit au logement), à ce " système pervers " que Daniel Vaillant, le maire (PS) du 18e arrondissement, ne " supporte plus ", il était grand temps de mettre un terme. Aussi la Préfecture de police, l'Hôtel de Ville et la Préfecture de Paris se sont-ils réunis pour la première fois pour se doter, en 2007, d'un outil de " veille commune ", informatique et centralisé : l'Observatoire des hôtels pratiquant de l'hébergement social, mis au point par l'Atelier parisien d'urbanisme (APUR).

    Son rôle : actualiser tous les mois une liste des meublés, qui les répartit en fonction de leur caractère " utilisable " ou pas, en termes de sécurité et d'hygiène. Les hôteliers, dont les garnis se retrouvent sous avis défavorable (plus d'une centaine, actuellement), doivent procéder immédiatement aux travaux de mise aux normes auxquels ils sont enjoints, sous peine de voir ces travaux réalisés d'office (la loi le permet depuis 2006), voire d'être expropriés.

    Dans ce rapport de force assumé, le renforcement de la politique pénale du parquet de Paris, fin 2007, avec la nomination d'un juge référent pour l'habitat indigne, a clairement fait pencher la balance en faveur des autorités. " Le chiffon rouge du pénal a eu un effet accélérateur, il est devenu un levier pour l'administration ", reconnaît Monique Ollivier, le procureur adjoint chargé de ce dossier. Une force de dissuasion nouvelle dont Gérard Lacroix, sous-directeur de la sécurité du public à la Préfecture de police, se réjouit : " Les marchands de sommeil ont compris que Paris était devenu malsain pour monter leur petit commerce minable ! "

    Ils l'ont en effet parfaitement compris. Si bien, même, que certains, écrasés par des normes de sécurité de plus en plus contraignantes (telle l'obligation de procéder, avant le 4 août 2011, à l'encloisonnement de tous les escaliers), finissent par mettre la clé sous la porte (- 15 % en cinq ans), accentuant ainsi un déclin amorcé dès les années 1970. Ce qui, paradoxalement, ne satisfait pas pour autant les pouvoirs publics. Car la capitale internationale que reste Paris aura toujours besoin de son parc d'hôtels meublés, assure Jean-Yves Mano, l'adjoint au maire de Paris chargé du logement : " Du fait de sa fonction d'intégration, il est nécessaire d'offrir ce type de structures, du moment qu'on le maîtrise. "

    L'Etat et la Ville de Paris ont donc également décidé, en 2007, de pratiquer une politique de la main tendue, en lançant, à titre expérimental, une " opération programmée d'amélioration des hôtels meublés " (OPAHM) sur trois ans. Dans le cadre de ce dispositif, les pouvoirs publics peuvent prendre en charge 50 % du coût des travaux auxquels les hôteliers sont acculés, pour peu que ces derniers acceptent, en échange, de plafonner ensuite leur loyer à 520 euros par mois - clause qui fut rédhibitoire pour nombre d'entre eux : à ce jour, dix gérants seulement ont accepté de " pactiser ", les hôtels accueillant des familles s'étant détournés les premiers. " Le monde des hôteliers est un monde bien particulier. Ils ont horreur que l'Etat se mêle de leur business ", témoigne, pour expliquer ce chiffre décevant, Céline Brodovitch, la directrice du projet. " Pour autant, souligne-t-elle, ce dispositif totalement novateur en France portera peut-être ses fruits, sur le long terme. " Dans l'immédiat, au moins aura-t-il rendu sa fierté à Jacques Litré-Froment, propriétaire depuis vingt-cinq ans de l'Hôtel-Résidence des Deux-Squares (Paris 18e). Voyant " une réhabilitation " dans cette OPAHM, il se dit " heureux de pouvoir casser l'image des marchands de sommeil ".

    Mais, cinq ans après l'incendie du Paris-Opéra, Adama Kone s'interroge toujours : pourquoi le procès n'a-t-il toujours pas commencé, alors que l'enquête policière et judiciaire est terminée depuis fin 2007 ? Et comment la question du recours à l'hôtel pour loger des familles peut-elle être, aujourd'hui encore, entière ? Certes, depuis 2007, les autorités ont bien commencé à les en " sortir " grâce à un autre programme, " Louez solidaire ", qui encourage les particuliers à " louer social " (à ce jour, 430 logements ont été captés à Paris, 1 000 sont ambitionnés d'ici à fin 2013).

    Mais des centaines d'enfants continuent de grandir à l'hôtel, que diverses formules municipales tâchent de divertir de leur quotidien : parrainage de familles parisiennes, placement en pensionnat... Aucune, cependant, ne saurait atténuer la honte, l'inconfort et le chagrin, qu'il y a à ne pas avoir une " chambre à soi ".

    Lorraine Rossignol


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